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La Société générale des Pays-Bas

Il a été dit et redit à satiété que le projet du canal Meuse & Moselle était une volonté de Guillaume 1er en personne, idée qu’il aurait en quelque sorte « imposé »,  faisant ainsi de lui un bienfaiteur des Pays-Bas du Sud et transformant, par la même occasion, ce projet « belge » en un projet hollandais.

Si, comme dans toute chose, il y a une part de vérité dans ces dires, la réalité n’en n’est pas moins fort éloignée de cette image d’Epinal encore trop répandue.

Rendons à César ce qu’il lui appartient.

Pour comprendre le projet de creusement du canal Meuse & Moselle, il est nécessaire de connaître les buts et objectifs des promoteurs de cette idée, regroupés au sein de la Société de Luxembourg  dont nous avons déjà parlé par ailleurs.

La Société de Luxembourg n’est cependant pas née ex nihilo car ses dirigeants sont issus de ce qu’il conviendra d’appeler plus tard la Société Générale de Belgique.

L’histoire de ces deux sociétés est intéressante à plus d’un titre. Toutefois, seules les origines nous préoccupent dans notre contexte.

D’ou proviennent donc les protagonistes de cette Société du Luxembourg ?

C’est ce que nous alons apprendre dans l’introduction d’un article du Crisp, article repris ci-dessous.

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Eléments pour une histoire de la Banque mixte 1822-1934

Introduction

Sous trois dénominations successives – Société générale des Pays-Bas pour favoriser l’industrie nationale à partir de 1822, Société générale pour favoriser l’industrie nationale à partir de 1830, Société générale de Belgique à partir de 1903 – s’est développé, avec une continuité qui n’a pas d’autre exemple, ce que l’on peut considérer comme le prototype même de la banque mixte, cette forme de structuration du pouvoir financier caractéristique du capitalisme belge jusqu’à la réforme intervenue en 1934-1935.

Certes l’histoire complète en reste encore à écrire, avec recours systématique à toutes les sources. Un survol tel que celui présenté ici nous paraît toutefois suggestif, et ce de plusieurs points de vue.

Née de l’initiative conjointe du roi des Pays-Bas et de financiers et négociants de la place de Bruxelles, la Société générale ouvre la voie à un certain type d’institution financière privée, mais joue simultanément un rôle public pendant plus de vingt-cinq ans.

Son histoire s’organise autour de grandes dates, qui appartiennent au calendrier de l’histoire politique (la création de l’Etat belge indépendant en 1830, la guerre en 1914,…) et en périodes, qui sont celles de l’histoire économique (l’expansion internationale de la société et de son groupe coïncidant avec la deuxième révolution industrielle). Cette histoire est marquée de crises, dont la plus grave se situa en 1848 et entraîna la fin du rôle public joué jusque-là. Le mode de résolution de la crise ne prémunit toutefois pas la société, non plus que sa clientèle, contre tous les risques inhérents à la forme de la banque mixte. Ce ne sera que lors d’une crise bien ultérieure et par des décisions concernant la totalité des sociétés de même nature – qui s’étaient pour la plupart développées sur le modèle même de la Société générale –, qu’il sera mis fin en 1934-1935 au système de la banque mixte.

Histoire politique et histoire économique sont indissociables dans l’étude de tels cas. On verra par exemple toute l’incidence d’une décision politique telle que la réforme du régime légal des sociétés intervenue en 1873 et toute l’importance des enjeux des débats politiques sur les modes de mise en exploitation des gisements charbonniers de Campine.

Histoire politique et histoire économique apparaissent également indissociables à travers les indications biographiques sur les dirigeants, dont de très nombreux ont cumulé ou assuré successivement des fonctions très diverses [1][1] Stendhal écrit, dans les Mémoires d’un touriste : (l)’ »ignorance,….

La société et ses dirigeants ont été des acteurs importants et souvent déterminants de l’histoire économique et politique. Les stratégies mises en œuvre furent toutefois souvent circonstancielles. « L’engagement de la Société générale dans la grande industrie résulte non pas d’une stratégie mûrement délibérée mais des circonstances imprévisibles de la crise de 1830«  [2][2] « Société générale de Belgique », Dictionnaire d’Histoire…. Le survol de plus d’un siècle d’histoire met en relief, davantage qu’une capacité d’innovation, plus d’une fois prise en défaut ou mise en échec, une faculté d’adaptation, parfois tardive mais jamais démentie.

1822 : la naissance

La Société générale des Pays-Bas pour favoriser l’industrie nationale a été créée à Bruxelles en 1822, à l’initiative du roi des Pays-Bas Guillaume Ier et avec la participation de banquiers et de négociants de la place de Bruxelles.

Le contexte

Le nouveau Royaume des Pays-Bas, dont la création avait été décidée et consacrée sur le plan international en 1814-1815, comportait deux parties très contrastées à plusieurs points de vue, religieux, linguistique, économique : le Nord, protestant, de langue néerlandaise, fortement orienté vers le commerce, le Sud, catholique, fortement francisé et connaissant un début d’industrialisation. L’unification de la dette publique s’était opérée de façon très défavorable aux provinces belges.

Les provinces méridionales des Pays-Bas, qui formeront la Belgique indépendante en 1830, se situaient alors parmi les régions du continent les plus développées aux points de vue économique et technique. Leur population était plus dense et plus nombreuse que celle des anciennes Provinces-Unies. Si l’agriculture restait de loin la principale activité, la révolution industrielle se poursuivit à un rythme rapide sous le régime hollandais. L’industrialisation se fit notamment sur les sites d’exploitation des gisements de charbon, dans le Hainaut et dans le pays de Liège. Le travail du fer se développa avec la mise en œuvre de techniques nouvelles. La mécanisation de l’industrie textile tendit à se généraliser.

Les pôles régionaux de la révolution industrielle furent :

  • Gand, avec la mécanisation de l’industrie cotonnière ;

  • Verviers-Liège, avec au point de départ la mécanisation de l’industrie lainière et ensuite une rapide diversification vers d’autres secteurs ;

  • le Borinage, avec l’utilisation des machines à vapeur en vue de l’extraction du charbon ;

  • le pays de Charleroi où le verre devint une production importante à côté du charbon et du fer.

La production de charbon du Borinage étant destinée directement à la consommation domestique et à l’exportation, sans création sur place d’une industrie métallurgique, ce fut essentiellement dans les bassins de Charleroi et de Liège que se mit en place progressivement le complexe charbon-fer/acier caractéristique du sillon wallon. En dehors de ces pôles, Anvers sortait de sa léthargie et Bruxelles connaissait un regain d’activités surtout administratives et financières.

Le système bancaire était très complexe et insuffisamment développé pour répondre parfaitement à tous les besoins de l’économie. Alors que la Nederlandsche Bank avait été créée à Amsterdam en 1814, il n’existait aucune institution comparable dans les provinces belges où la circulation fiduciaire restait peu importante et où le réseau des intermédiaires financiers restait constitué de banquiers qui étaient fréquemment aussi des négociants et des commissionnaires, voire dans certains cas des industriels, et qui offraient une gamme étendue mais très inégale de services : escompte, paiements, encaissements, émission et acceptation de lettres de change, prêts sur garanties y compris hypothécaires, écritures en comptes courants, dépôts d’épargne, renseignements commerciaux. Pour certains d’entre eux cependant, la fonction bancaire, sous forme d’escompte de papier commercial ou de prêts de fonds, restait d’importance secondaire dans l’ensemble de leurs activités. Présent dans toutes les villes de quelque importance, ce réseau était particulièrement dense à Bruxelles, Anvers, G and, Mons et Liège.

Peu d’entreprises étaient déjà constituées sous la forme de société anonyme, dont la constitution demeurait soumise à autorisation : une vingtaine de sociétés anonymes seulement furent créées de 1819 à 1829, dont une dizaine subsistaient au début de 1830. La plus ancienne était la Compagnie d’assurances maritimes et d’incendie d’Anvers Securitas datant de 1819.

Le projet

Le roi des Pays-Bas, amené fréquemment à arbitrer entre les revendications protectionnistes des industriels des provinces méridionales et les positions libre-échangistes des commerçants des provinces septentrionales, multiplia les initiatives. Celle de créer la Société générale en 1822 s’inséra entre l’institution, décidée en 1821, d’un Fonds destiné à favoriser l’industrie nationale, et la fondation à Amsterdam en mars 1824 de la Handelsmaatschappij destinée à développer spécialement toutes les branches du commerce d’exportation.

Au début de 1822, le 19 janvier, un négociant bruxellois, François Opdenbergh, adressa au roi un appel en vue de la création d’une banque autorisée à émettre des billets de banques. F. Opdenbergh précisa son projet le 5 février dans un mémoire adressé au ministre de la Justice. L’objectif était la création d’une société anonyme au capital de quatre millions de florins, dont les opérations se situeraient dans les domaines de l’escompte et des avances sur titres par voie d’émission de billets. Au moment où F. Opdenbergh se livrait à ces démarches, le ministre des Finances déposa, le 30 janvier 1822, à la seconde Chambre des Etats généraux, un projet sur l’aliénation des domaines par voie de loterie. Il s’agissait en fait de la création d’une direction des domaines qui aurait joué un double rôle, celui d’instrument d’administration financière et celui d’institut d’émission. Le projet fut mal accueilli et rejeté par une forte majorité le 5 juin.

Un autre projet, ordonnant la création d’un syndicat d’amortissement, présenté dès le 28 mai, deviendra la loi du 27 décembre 1822. Dans un message adressé à la seconde Chambre le 25 juin 1822, le roi des Pays-Bas commenta le rejet du projet du 30 janvier. Le message était accompagné d’un projet de loi attribuant au roi, en pleine propriété, des dîmes et des propriétés domaniales dont le revenu était estimé à 500.000 florins. Malgré une vive opposition mais du fait de nombreuses absences au moment du vote, le projet fut adopté et devint la loi du 25 août 1822.

C’est dans ce contexte que, en août 1822, Guillaume Ier chargea trois commissaires d’étudier les conditions de création à Bruxelles d’une société anonyme dont la constitution ne requérait pas l’accord des Etats généraux et dont il définit les activités dans un arrêté du 28 août 1822 :

« La Haye, le 28 août 1822.

Nous Guillaume, etc.

Vu la loi du 26 de ce mois (à insérer au Journal Officiel, sous le n° 40) par laquelle, d’après l’article 31 de la loi fondamentale, il nous est assigné en toute propriété des domaines, à concurrence de cinq cent mille florins de produit ;

Voulant réaliser aussitôt que possible les mesures que nous avions en vue en présentant cette loi, tant pour l’augmentation de la prospérité générale que pour l’avantage du trésor ;

Avons trouvé bon et entendu statuer :

Des commissaires à pourvoir par nous des instructions requises, se rendront sans délai à Bruxelles, afin de se concerter sur l’établissement d’une société anonyme avec des personnes expérimentées, habitant ladite ville ou les villes voisines.

Le but de cette société sera de favoriser les intérêts de l’agriculture, des fabriques et du commerce, et d’avancer en tout temps, à un intérêt modéré, les sommes nécessaires pour alimenter et étendre ces branches importantes de l’industrie nationale.

Nos commissaires se rappelleront dans leurs conférences et feront connaître à qui de droit, notre désir et notre dessein formel.

1° De faire servir les biens domaniaux que la loi susmentionnée a cédés en toute propriété comme bien patrimonial, à nous Guillaume-Frédéric d’Orange-Nassau, ou la valeur d’iceux, à former concurremment avec les capitaux à fournir par d’autres actionnaires, le fonds et le gage de la société anonyme à établir.

2° Que cependant il ne sera pas émis d’actions pour ces domaines, mais que le montant de leurs revenus, pour autant qu’ils n’excéderont pas la somme de cinq cent mille florins servira, tant pour nous que pour nos successeurs, à compléter le revenu annuel assigné au roi par l’article 30 de la loi fondamentale ; tandis que dans le cas où ce montant dépasserait la susdite somme, l’excédent sera annuellement versé à la caisse d’amortissement de l’Etat, à l’effet de concourir à l’anéantissement de la dette publique, et spécialement et en premier lieu de celle de cinquante-sept millions et demi dernièrement créés, et d’alléger ainsi, autant qu’il est en nous, les charges imposées à nos sujets bien-aimés. »[3][3] Pasinomie ou Collection complète des lois, décrets,….

Les trois commissaires furent : Ocker Repelaer Van Driel, ministre d’Etat, Xavier Wasseige, conseiller d’Etat en service extraordinaire – qui avait été membre du Corps législatif sous l’Empire, et Ternois d’Henneveld, ancien membre de la Chambre des comptes.

Conformément aux instructions du roi, les trois commissaires soumirent les conclusions de leur étude préliminaire au bourgmestre de Bruxelles Louis de Wellens, qui invita alors un certain nombre de notables à venir en discuter, au cours d’une réunion qui se tint le 3 octobre 1822 à l’hôtel de ville de Bruxelles. La décision y fut prise de confier la mise au point du projet à une commission de huit membres en collaboration avec les trois commissaires. S’il avait été prévu que la « commission de Bruxelles » serait présidée par le bourgmestre et se réunirait à l’hôtel de ville, plusieurs réunions se tinrent en fait au Palais de Bruxelles, sous la présidence du roi lui-même. Il est vrai que la question la plus controversée fut celle des pouvoirs à attribuer au roi dans la nomination des directeurs et le contrôle des opérations de la société à créer.

La dénomination retenue finalement fut celle de Société générale des Pays-Bas pour favoriser l’industrie nationale, mais d’autres appellations avaient été évoquées : Banque des Provinces méridionales, Banque de Bruxelles, Banque de la Belgique méridionale pour l’étranger.

La constitution de la société

Les statuts ayant été approuvés par arrêté royal du 13 décembre 1822, l’acte authentique de dépôt fut passé le 16 décembre par le notaire Morren, un des participants à la réunion du 3 octobre.

Outre le roi, la société comptait vingt-trois fondateurs. Seize d’entre eux avaient participé à la réunion tenue à l’hôtel de ville de Bruxelles le 3 octobre 1822. Cinq personnalités officielles figuraient parmi les fondateurs : le gouverneur de la province, le bourgmestre et un échevin de Bruxelles, un membre de la deuxième chambre des Etats généraux, un membre de la députât ion des Etats provinciaux du Brabant néerlandais. Les autres se répartissaient en huit négociants, huit propriétaires, un jurisconsulte et un banquier.

Le capital fut fixé à 50 millions de florins, composé :

  • à concurrence de 20 millions de florins, de l’apport d’un domaine public, couvrant 28.108 hectares de forêts ;

  • à concurrence de 30 millions de florins, de 60.000 actions nominales de 500 florins.

Appel fut fait aux souscripteurs d’actions, des formules de demandes étant déposées dans tous les hôtels de ville et chez les principaux notaires et négociants des grandes villes.

A la clôture de la souscription, le 30 juin 1823, seules 31.226 1/2 actions étaient souscrites. Le roi Guillaume Ier avait souscrit 8.400 actions le 3 février 1823, puis 17.400 le 6 juin 1823, soit au total 25.800 actions. Il n’y eut donc que 5.426 1/2 actions souscrites par le public. Ce ne fut qu’en décembre 1836 que furent émises les 28.773 1/2 actions représentatives du solde du capital.

Parmi les quatre-vingt-un principaux souscripteurs de 1823, figuraient neuf personnes morales : trois administrations publiques (l’Administration des Hospices civils de la ville de Gand. celle des Hospices civils de Tirlemont, et celle du Mont-de-Piété de Bruxelles), deux institutions liées à l’Eglise catholique (le Séminaire épiscopal de Namur et la Fabrique de l’Eglise Notre-Dame à Tirlemont) et quatre sociétés (la Compagnie des propriétaires réunis, la Société bruxelloise d’assurances contre l’incendie, la Société de Vedrin et Engler & Cie).

En rémunération de l’apport du domaine public pour un montant de 20 millions de florins, la Société générale s’engageait à verser au roi dès 1823 un intérêt annuel de 500.000 florins, et au Syndicat d’amortissement à partir de 1825 une annuité de 50.000 florins augmentant de 50.000 florins par an pour atteindre 500.000 florins en 1834. Les actions étaient rémunérées par un dividende qui s’ajoutait à un revenu fixe de 5 %, celui-ci bénéficiant de la garantie personnelle du roi.

A sa constitution, et pour plusieurs années, la Société générale fut débitrice et dépendante du roi des Pays-Bas, son principal créancier comme son principal actionnaire, détenteur en outre du pouvoir de nommer ses principaux dirigeants.

L’administration de la société fut confiée à un gouverneur et six directeurs, assistés d’un secrétaire et d’un trésorier. La surveillance de la gestion était confiée à neuf commissaires. Le gouverneur et les directeurs constituaient ensemble la direction et, avec les commissaires, le conseil général. Le gouverneur et les soixante principaux actionnaires, ne disposant chacun que d’une voix, constituaient l’assemblée générale. En 1827, les soixante principaux actionnaires totalisaient, sur 31.226 1/2 actions émises, 28.814 actions dont 25.800 pour Guillaume 1er et 3.014 pour cinquante-neuf autres noms.

Le mécanisme de désignation des dirigeants était le suivant : le roi nommait le gouverneur et le secrétaire. Il nommait également les directeurs (au nombre de six pouvant être porté à neuf), sur une liste triple établie par l’assemblée générale. Il nommait enfin le trésorier, parmi trois candidats proposés par le conseil général. Par ailleurs, l’assemblée générale élisait les commissaires (au nombre de neuf pouvant être porté à douze).

La Société générale dut à ces dispositions une caractéristique qui lui sera propre pendant presque toute son histoire : ce fut le collège des commissaires qui refléta la composition de l’actionnariat.

Les membres du conseil général devaient jouir des droits civils et politiques dans le royaume et fixer leur résidence à Bruxelles. Ils devaient prêter serment « de bien et fidèlement gérer les affaires de la Société, conformément à ses statuts et règlements, et de garder le secret sur toutes ses opérations« . Ce serment était prêté entre les mains du roi par le gouverneur et entre les mains du gouverneur par les autres membres du conseil général.

Les premiers dirigeants

Le premier gouverneur de la Société générale fut l’ancien ministre Ocker Repelaer Van Driel (1759-1832), ministre d’Etat, un des trois commissaires désignés par le roi en 1822.

Un des directeurs, Charles Morel, avait lui aussi des attaches hollandaises, à la fois par son ascendance maternelle et par son mariage. Il était secrétaire du département de la Chasse pour les Pays-Bas du sud et on lui reconnaissait une réelle compétence en matière minière.

Henri Cattoir, un des fondateurs et beau-frère d’un autre fondateur, Pierre Tiberghien, cité comme « propriétaire« , eut la plus courte carrière de directeur : une seule année de mandat (1823- 1824). Il était administrateur de la Compagnie des propriétaires réunis.

Il fut remplacé en 1825 par Frédéric Basse, un des invités à la réunion du 3 octobre 1822, « fabricant et membre de la Chambre de commerce« , qui avait créé à Bruxelles au coin de la rue de Terre-neuve et du boulevard extérieur, un ensemble d’imprimeries de toiles, de blanchisseries et de filatures de coton. Il fut membre du Conseil de régence de Bruxelles de 1817 à 1830, conseiller provincial du Brabant de 1822 à 1848, juge au tribunal de commerce de 1818 à 1821 et en 1824-25, et membre du conseil d’administration de la Compagnie belge d’assurances générales sur la vie (1824). Son appartenance à la franc-maçonnerie est attestée.

François Opdenbergh, « négociant« , était un des fondateurs et en outre l’auteur de l’appel cité ci-dessus lancé au roi en janvier 1822. Il était administrateur de la Société d’assurance mutuelle Sûreté et Repos.

Laurent J. Delvaux de Saive, échevin de Bruxelles de 1822 à 1830, était aussi un des fondateurs. Négociant, il avait été président du tribunal de commerce et président de la Chambre de commerce.

François Rittweger, « négociant« , était un des fondateurs. Il était originaire d’Allemagne comme d’autres négociants et banquiers de sa génération et de la génération suivante. Il fut administrateur de la Compagnie belge d’assurances générales sur la vie et de la Compagnie belge d’assurances générales contre l’incendie. Il sera un des fondateurs et directeurs de la Nederlandsche Handelmaatschappij. Son appartenance à la franc-maçonnerie est attestée.

Henri Caroly était banquier et comme tel associé à Josse Hagemans. Assesseur puis juge au tribunal de commerce, il sera actionnaire de la Nederlandsche Handelmaatschappij.

Les commissaires étaient représentatifs du même milieu. Six sur neuf, les premiers cités ci-dessous, étaient des fondateurs de la Société générale.

Pierre-Louis Bortier, « propriétaire« , était conseiller communal de Bruxelles (1819 à 1830). Il fut remplacé en 1829-1830 par Daniel Hennessy, négociant, banquier (de la Maison Danoot & Cie) et industriel (il exploitait une fabrique de papier à La Hulpe), administrateur de la Société d’assurance mutuelle Sûreté et Repos.

Pierre Capouillet, « négociant« , avait été assesseur puis juge au tribunal de commerce. Son appartenance à la franc-maçonnerie est attestée.

Le comte Henry de Baillet, « propriétaire« , était administrateur de la Compagnie des propriétaires réunis.

Louis de Wellens était bourgmestre de Bruxelles (1819-1830). Grand propriétaire foncier, il était administrateur de la Société d’horticulture des Pays-Bas.

Josse Hagemans, « banquier » (et associé de H. Caroly de 1816 à 1836), était juge au tribunal de commerce et sera conseiller communal de 1830 à 1835.

Pierre Tiberghien, « propriétaire« , beau-frère du directeur H. Cattoir, était aussi industriel et avait fondé des filatures de coton à Heylissem, Saint-Denis et Saint-Quentin. Il fut commissaire de la Banque de France. Il fut remplacé en 1826-1827 par l’avocat Jean-Baptiste Van Volxem, qui avait été conseiller communal de Bruxelles de 1820 à 1824.

Jean-Guillaume Mettenius, originaire d’Allemagne (et plus précisément de Francfort) tout comme François Rittweger, était le banquier privé de Guillaume Ier avant de devenir celui de Léopold Ier. Il fut remplacé en 1829-1830 par Gaspar Moeremans, banquier (associé à son beau-frère Josse-Pierre Matthieu, lui-même trésorier de la Société générale dont il était un des fondateurs).

Pierre Van der Elst, négociant, était président du tribunal de commerce (1818-1831) et conseiller communal de Bruxelles (1814-1830). Il était administrateur de la Société d’assurance mutuelle Sûreté et Repos, de la Compagnie de Bruxelles et de la Compagnie d’assurances générales sur la vie.

Enfin, Louis Van Gobbelschroy, dont la carrière comme celle du gouverneur Repelaer Van Driel, avait commencé sous le régime français, sera ministre de l’Intérieur en 1825 et ministre des Colonies, du Waterstaat et de l’Industrie en 1829. Deux de ces commissaires seront ultérieurement directeurs de la Société générale, le comte Henry de Baillet et Jean-Baptiste Van Volxem ; ce sera le cas également du trésorier J.-P. Matthieu.

Le groupe des premiers directeurs et commissaires de la Société générale était donc caractérisé par une indéniable homogénéité : il était essentiellement représentatif de la bourgeoisie commerciale et bancaire de Bruxelles, le comte de Baillet assurant une liaison avec l’aristocratie financière anversoise. L’homogénéité du groupe était encore renforcée par l’existence de liens de parenté entre plusieurs de ses membres et d’alliances matrimoniales entre leurs familles. La présence du bourgmestre, d’un échevin et de plusieurs conseillers assurait l’accès au pouvoir communal bruxellois. La présence de plusieurs administrateurs de compagnies d’assurances donnait enfin à la société un des traits qui resteront les siens.

Seuls de rares membres du premier groupe dirigeant exerceront à partir de 1835 des fonctions d’administrateur dans des sociétés du groupe une fois celui-ci en voie de constitution effective : il s’agira essentiellement du directeur Opdenbergh et des commissaires (et futurs directeurs) de Baillet et Van Volxem, ainsi que du trésorier (et également futur directeur) J.-P. Matthieu.

L’entrée en activités

La Société générale acquit Montagne du Parc à Bruxelles, un immeuble dit « hôtel Wellington » (le duc de Wellington y avait logé en juin 1815 à la veille de la bataille de Waterloo). Il s’agissait d’un hôtel construit en 1779-1781 d’après les plans de Guimard. Sa construction avait été imposée à l’abbaye d’Averbode à l’occasion de l’élection abbatiale d’Adrien Salé en 1778. Le bâtiment avait ensuite été vendu comme bien national sous le régime français. Par cette acquisition, la Société générale choisissait de localiser son siège dans le « quartier autrichien » de Bruxelles, centre névralgique du pouvoir politique, à égale distance du Palais du Roi et du Palais des Etats généraux.

La société mena une double activité. D’une part, elle assura l’exploitation du domaine forestier et agricole qui lui avait été apporté à sa constitution. Les 28.108 hectares de forêts furent répartis en cinq maîtrises : forêt de Soignes, forêts de Comte en Fagne et de Pincemaille, forêt de Couvin, forêts de Marlagne, Hanway, etc., forêts d’Herkenrode, Harre, Saint-Trond, Cornillon, Val Saint Lambert, etc. Il y eut, avant 1830, peu d’aliénations et quelques acquisitions de bois joignant les forêts domaniales. D’autre part, elle mena une activité bancaire : les caisses furent ouvertes le 1er février 1823, les opérations d’escompte commencèrent le 19 février. La Société tenait de deux dispositions particulières un statut quasi officiel : – elle avait reçu l’autorisation d’émettre des billets au porteur et était appelée à jouer le rôle d’institut d’émission dans les Pays-Bas du sud où le billet de banque était alors pratiquement ignoré. Une première émission de billets, d’un mon-tant de 10 millions de florins, eut lieu le 3 mars 1823 ; – elle était chargée du service de caissier de l’Etat et rémunérée à ce titre, cette dernière fonction fut organisée à partir du Ier janvier 1824 et nécessita la désignation, le 27 novembre 1823, d’agences dans une vingtaine de villes, dont Luxembourg et Diekirch. Dans chaque cas, fut constitué un comité composé de notables locaux. Des liens furent établis avec la bourgeoisie, voire l’aristocratie financière des principales villes : de Baillet à Anvers, Villegas à Gand, Nagelmackers, Dubois et Desoer à Liège, Marbais du Graty à Mons, Wasseige à Namur, de Thier à Verviers, Dutreux-Boch à Luxembourg, van Zuylen van Nyevelt à Bruges, Goethals à Courtrai, Tesch à Neufchâteau, Fierlant à Turnhout, Rapsaet à Audenarde, van den Pereboom à Ypres,… La double fonction officielle d’institut d’émission et de caissier de l’Etat accéléra la mise en place du réseau de relations de la Société générale à travers le pays.

A Anvers, l’importance de la place fut jugée telle que l’établissement qui y fut créé fut davantage qu’une simple agence. Il s’agit de la Banque d’Anvers, ouverte le 1er janvier 1827 et qui se spécialisa rapidement en opérations sur marchandises.

Bilan des premières années

Alors qu’il subsistait de nombreux particularismes dans le système financier, la Société générale s’y inséra sans provoquer de rupture, mais son existence, son activité et son mode de fonctionnement y introduisirent d’importants changements. En contribuant notamment à une certaine uniformisation des taux d’intérêts et à une réduction des différences de changes, elle participa à la création d’un espace économique plus homogène. Elle fut de ce point de vue un agent de centralisation, ce caractère étant encore souligné par sa localisation à Bruxelles et les fonctions officielles, d’institut d’émission et de caissier de l’Etat, qu’elle assuma dès l’origine.

Par rapport à un autre mouvement d’importance majeure alors en cours, l’industrialisation, son rôle fut à l’origine plus incertain. Du propre aveu de ses dirigeants, les tâtonnements furent nombreux et se soldèrent fréquemment par des échecs : il en fut ainsi de l’exploitation d’une ardoisière dans la forêt de Couvin, de recherches minières dans les bois du Namurois, ou encore du défrichement du bois des Sept Bonniers à Uccle « pour favoriser la création d’une culture modèle de la vigne à vin« . Son rôle en fait ne fut pas négligeable mais fut, jusqu’à la fin du régime hollandais, exercé surtout sur un mode indirect. S’il est vrai qu’il fallut en 1829 une intervention pressante de Guillaume Ier pour imposer à une Société générale réticente l’octroi à John Cockerill d’un prêt de 500.000 florins remboursable en dix ans à partir du 1er mars 1831, d’autres opérations à caractère semi-industriel s’étaient multipliées, comme les avances à long terme pour la construction du canal de Pommeroeul à Antoing et la canalisation de la Sambre belge et une technique telle que le renouvellement d’effets de commerce, dits « effets de circulation », avait permis le financement d’investissements à long terme, tout particulièrement dans la première province d’élection de la Société générale, le Hainaut, et dans son premier secteur d’élection, les charbonnages.

Seule préfigura la constitution d’un groupe d’entreprises, une initiative émanant de dirigeants de la Société générale, sans impliquer pour autant directement cette dernière. Après élaboration par les directeurs Morel et Opdenbergh, le commissaire Van Gobbelschroy, le trésorier Matthieu et le secrétaire Berenbroeck d’un projet de prospection et de valorisation des richesses du Luxembourg, avec canalisation des rivières et jonction des bassins de la Meuse et de la Moselle, la SA du Luxembourg fut constituée en 1827 au capital de 10 millions de florins, pour partie attribué aux promoteurs, pour partie souscrit par le roi et par un groupe de capitalistes hollandais.

Les historiens ont porté un jugement d’une extrême sévérité sur le bilan de l’action de la Société générale au cours de ses premières années d’activité, en considération des objectifs qui lui avaient été initialement assignés. « La Société générale décevant les espoirs du Roi, se comporta dès le début comme un groupe d’intérêts privés davantage que comme un organisme d’intérêt général«  [4][4] P. Lebrun, M. Bruwier, J. Dhondt, G. Hansotte, Essai…. « Il y a un abîme entre les intentions du Roi, fondateur du puissant organisme, et les réalisations des directeurs. Le premier a voulu créer un établissement qui favorisait l’économie nationale, les seconds se sont préoccupés d’abord des intérêts immédiats de la société et de ses actionnaires«  [5][5] R. Demoulin, cité par les précédents..

Auteur

Mabille Xavier, « La Société générale de Belgique. Eléments pour une histoire de la Banque mixte 1822-1934», Courrier hebdomadaire du CRISP 29/1993 (n° 1414-1415) , p. 1-67
URL : www.cairn.info/revue-courrier-hebdomadaire-du-crisp-1993-29-page-1.htm.
DOI : 10.3917/cris.1414.0001.

Bibliographie

Le centenaire de la Société générale de Belgique, 18221922, Bruxelles, 1922.

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