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Le Canal Meuse-Moselle

La genèse d’une idée – la liaison de la Meuse à la Moselle:  une idée hollandaise ?

S’il est chose communément admise, c’est bien le fait que l’idée originelle d’un canal entre la Meuse et la Moselle soit hollandaise. Cette assertion est, par ailleurs, perpétrée jusque dans une récente collection, belge au demeurant, consacrée à l’histoire et au patrimoine de nos provinces1.

Or, n’en déplaise au réel génie commercial hollandais, l’origine de l’idée de relier la Meuse au Rhin ne peut leur être attribué.

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XVIIè siècle

Pour autant que nous le sachions à l’heure actuelle, la plus lointaine référence à une liaison de ce genre est française : elle fut émise par le célèbre Vauban2. Il s’agissait d’une liaison Ouest-Est, entre la Meuse française à Pagny-sur-Meuse et la Moselle à Toul3.

Tracé du canal de Pagny à Toul

Tracé du canal de Pagny à Toul

« Les frontières de la Meuse et de la Moselle avaient été affaiblies par les concessions et les démolitions stipulées par le traité de Riswick4. A Toul, il {Vauban) reconnut qu’il était possible de joindre la Meuse et la Moselle par un canal de deues5 lieues; d’unir ainsi les places situées dans les bassins des deux rivières; de faire refluer les munitions d’une ligne sur l’autre, et de conduire jusque sur la Meuse et le Rhin, les productions de la Lorraine et des Trois-Evechés67»

Cependant le manque de numéraire8 empêche la réalisation de ce projet9.

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XVIIIème siècle

Dans les années 1715, Jean Charton10, abbé de l’abbaye des Prémontrés de Rangéval étudia de près un projet de liaison fluviale Ornay11-Meuse-Moselle qui aurait suivi une itinéraire très « prémontré » puisque passant par Pont-à-Mousson, Rangéval, Riéval et Naix.

 

Tracé du canal imaginé par Jean Charton

Tracé du canal imaginé par Jean Charton

Habile gestionnaire, conseiller écouté du duc de Lorraine, Charton avait eu l’idée d’utiliser des fours à tuiles pour faire un produit beaucoup plus rentable, la faïence. Pour se faire, il fit construire un bâtiment de taille industrielle et des logements pour les ouvriers. Ces logements furent appelés par la population « Chartonville ». La faïencerie, cependant, n’eut pas le succès escompté et le canal, qui devait favoriser le commerce, ne se fit pas12

Une extension au canal de Champagne

Le Canal de Champagne devait permettre la communication entre Paris, le pays de Liège, la Flandre et la Hollande par un canal entre l’Aisne et la Meuse. Une lettre de patente fut accordée par Louis XIV qui cependant la révoqua. En 1758, la comtesse de Conti voulu entreprendre les travaux à ses frais mais ce n’est qu’en juin 1776 que le Prince de Conti13 obtint la fameuse patente confirmée en 1782 par une prorogation de 6 ans de la première patente.

Louis François Joseph de Conti

Louis François Joseph de Conti

Le canal de Champagne n’est cependant que « l’exécution de la moitié du projet de M. le prince de Conti.

L’article 14 des lettres-patentes du 24 juin 1776 lui permet, attendu que la communication de la Meuse à la Moselle est un accessoire du canal de Champagne, d’ouvrir cette communication à ses frais, conformément aux plans qui seront dressés par les ingénieurs des ponts et chaussées et ce aux mêmes conditions, privilèges et concessions, que celles accordées pour le canal de Champagne. 14»

C’est peut-être ce projet que M. Lecreux15, inspecteur général des Ponts et Chaussées, étudia en 1788. M. Lecreux proposa « d’abaisser de 16m. 24 le sommet de la vallée dite de l’Ane, ensorte que le canal se trouvant fixé à 1m 30 au-dessous de la Meuse au pont de Pagny, on pourrait prendre les eaux de cette rivière et du biais de partage de 5,070 m. De longueur, on n’aurait plus que 32 m. 48 à descendre pour arriver à la Moselle.16 »

<< article du 13.05.2013 >>

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1 « …Œuvre inachevée, imaginée par le génie commercial hollandais » – Histoire et Patrimoine des communes de Belgique – Province de Luxembourg – Édition Racine 2009

2 Sébastien Le Prestre, marquis de Vauban (15 mai 1633 – 30 mars 1707) est un homme à multiples visages : ingénieur, architecte militaire, urbaniste, ingénieur hydraulicien et essayiste français. Il est nommé maréchal de France par Louis XIV à la fin d’une carrière hyperactive. Source Wikipedia.

3 La Meuse. Études faites par ordre du gouvernement belge – Rapport du 23 décembre 1839 – Bruxelles, p. 17

4 Les traités de Ryswick signés les 20-21 septembre 1697 à Rijswijk, ville hollandaise des faubourgs de La Haye, mirent fin à la guerre de la Ligue d’Augsbourg entre Louis XIV et la Grande Alliance. Dans une des clauses de ces Traités, Louis XVI abandonnait le duché de Lorraine ; Source Wikipedia.

5 L’orthographe originale des différents documents cités dans cet article a été conservée.

6 Les évêchés de Toul, metz et Verdun, dépendant du St Empire romain germanique.

7 Histoire de Vauban – Just-Jean – Etienne Roy – Ed L. Lefort 1850, p.125

8 Numéraire : Monnaie, ensemble des monnaies

9 Levainville Jacques. La canalisation de la Moselle. In: Annales de Géographie. 1928, t. 37, n°206. pp. 180-184

10 Jean Charton, abbé de Rangéval, esprit inventif », B. Genot, Actes du 13ème colloque du Centre d’Études et de Recherche Prémontrées, Amiens, 1998, p. 19 à 62

11 Actuellement, l’Ornain, rivière française du nord-est de la France

12 Prémontrés : histoire et spiritualité, Bernard Ardura, Université de Saint-Etienne, 1995

13 Louis François Joseph de Bourbon-Conti (1734 – 1814), dernier des prince de Conti

14 Collection de décisions nouvelles et de notions relatives à la jurisprudence, Volume 4, Jean Baptiste Denisart, Armand-Gaston Camus, Jean B. Bayard, Desaint, 1786

15 Ou Lecreulx, ingénieur né à Orléans en 1728, mort en 1812.

16 Bulletin des sciences géographiques, etc: Économie publique; voyages, Volume 1;Volume 25, François-Jean-Philibert Aubert de Vitry, Thomas, Claude Joseph Ferry , Treuttel et Würtz., 1831

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1795 – 1807

Pendant la Révolution française, le même Lecreux, alors ingénieur puis inspecteur-général du génie, fit paraître en l’an III (1794) un mémoire sur les travaux à effectuer pour améliorer la navigation de la Meuse et opérer sa jonction avec la Moselle.1

Nous sommes cependant toujours dans un axe Est-Ouest.

Le développement de la navigation fluviale pour des raisons commerciales fut un argument avancé par la Convention, le 9 vendémiaire, an 4 (1er octobre 1795), en faveur de la conservation des territoires de la Belgique2 nouvellement acquis de haute lutte par les révolutionnaires français. La question fut posée de savoir si la France intégrerait ces territoires (Hainaut, Namur, Brabant, Principauté de Liège et Grand-duché de Luxembourg) à la République ou si elle les céderait aux Pays-Bas en tant que nation alliée.

L’argumentation d’un développement des canaux et rivières pour la navigation commerciale fut un argument présenté en faveur de la conservation des territoires belges.

« […] La France et la Belgique, par la réunion, contribueront donc à leur splendeur respective, et se vivifieront mutuellement.

[…] Ces pays feront un commerce direct […].Tels sont les avantages commerciaux qui résulteront à la France de la réunion des Pays-Bas autrichiens et pays de Liège.

Combien le commerce de la république ne peut-il pas être activé, par les nouveaux fleuves qu’elle acquiert, par l’ouverture des canaux, par la jonction de la Moselle à la Meuse, de la Meuse à l’Escaut par la Sambre, à la Seine par l’Aisne et Oise, au Rhône par la Saône.

[…]
J’ai donc lieu de conclure […] que vous devez accueillir le vœu des Belges et des Liégeois, et qu’il vous faut, sans ajournement, prononcer leur réunion à la France
3. »

Il n’est pas question ici du projet de Vauban puisque l’on parle bien du territoire belge ou liégeois. Il s’agit d’une liaison à réaliser entre la Meuse et la Moselle dans le sens Nord-Sud.

En 1800, sous régime français donc toujours, le rapport de l’ingénieur en chef Lejeune4 propose nettement la liaison de la Meuse à la Moselle par l’Ourthe puis la Sure. Ce rapport ne prévoit toutefois pas les moyens de franchir la ligne de partage des eaux.

Si l’on rendait navigable les deux branches de cette rivière jusqu’à leur source, ce qui est possible, puisqu’elles sont flottables dans plusieurs parties de l’année, on vivifierait un pays qui en a besoin, en lui donnant les facultés d’exporter les bois qu’il fournir en très-grande quantité, les charbons de bois et les fers qui s’y fabriquent, et on établirait, en quelque sorte, une communication par eau entre Liège et Trèves, par une des branches de cette rivière, celle qui passe à Houffalize, puisqu’en quittant cette branche à Houffalize, on n’aurait qu’environ 3 myriamètres5 de trajet à faire par terre, pour aller joindre au-dessus d’Arbourg6, la petite rivière d’Our, qu’il est également possible de rendre navigable, et de la s’en aller par la rivière de Sure dans la Moselle…”7.

En 1803 toutefois, le Tome V de la « Statistique générale et particulière de la France et de ses colonies », écrit et édité par Pierre-Etienne Herbin de Halle, employé au Ministère du Grand-Juge8, membre de la Société de Statistique, reprend le projet de Vauban :

« La situation de la ville de Toul sur la Moselle, et la communication qu’il est facile d’établir entre cette rivière et la Meuse, par un canal qui passerait sous les murs de cette ville, en feraient un place des plus avantageuses pour le commerce et le service militaire. Toul n’est qu’à 15 km (3 lieues) de la Meuse, on ferait un canal de communication entre les deux rivières, par le Vaux-de-l’Ane. Le ruisseau d’Ingressin, qui se rend dans la Moselle, sous les murs de Toul, et la petite rivière de Vaire, jointe aux eaux du ruisseau de Rigny-la-Salle, qui se rendent dans la Meuse à Pagny, fourniraient des eaux plus que suffisantes pour le service du canal. »9

Le même Pierre-Etienne Herbin de Halle propose de renforcer la navigabilité de l’Ourthe. Il n’envisage ni ne parle cependant d’une liaison de l’Ourthe à la Moselle.

« Presque tous les cantons situées sur la rive droite de la Meuse, sont traversés par de petites rivières flottables, dont quelques-unes, telles l’Ourthe, la Lomme, La Lesse, La Semois, peuvent être rendues navigables, si ce n’est dans toute l’étendue de leur cours, du moins dans une assez grande partie, pour offrir de grands avantages au commerce intérieur.

Dans l’arrondissement de Marche, au-dessus de la commune de Barvaux, il serait facile de lever les obstacles qui entravent la navigation de l’Ourthe. Les autres n’auraient besoin que de quelques écluses, pour conserver dans leurs lits une masse d’eau proportionnée à la grandeur des bateaux qu’on voudrait employer aux transports. 10»

Vient ensuite la conclusion :

« Si l’on parvenait à établir une navigation régulière dans la partie du département connu sous le nom d’Ardennes, comprenant les arrondissemens de Marche et d Saint-Hubert, et une partie de celui de Dinant, ce serait un précieux débouché pour les bois dont cette partie est couverte, pour les charbons de terre et les minéraux qui y sont communs, et n’y sont pas exploités, à cause des difficultés de transport. »

En 1807, le « Recueil polytechnique des ponts et chaussées11 – Volume 2 » donne « Détails et développemens des divers canaux de navigation tant projetés qu’exécutés dans l’étendue du territoire de l’Empire Français ».

Le Recueil cite un certain nombre de projets pour le moins surprenants :

« 67e. Canal. De l’Ourthe à la Roër, par la rivière Airwaille (sic), passant à Malmédy et allant joindre la Roër à Hermac (?). départemens de l’Ourthe et de la Roër.

68e. Canal. De la rivière d’Honfalise (sic) tombant dans l’Ourthe, pour communiquer aux rivières de Sure, Nille (?), Am(?), Reims(?) et Permint(?), tombant dans la Moselle ; départemens de l’Ourthe et des Forêts.

69e. Canal. De Saint-Hubert-sur-l’Houille, joignant la Meuse pour communiquer l’Ourthe au-dessus de la Roche, département de Sambre-et-Meuse.

70e. Canal. De Bouillon-sur-Semoi, pour communiquer à l’Ourthe par celui de Saint-Hubert, ci-dessus parlé, passant au-dessus de Bertry ; département des Forêts. »

La jonction de la Meuse à la Moselle par l’Ourthe est donc bien clairement exprimée en 1807 par ce projet n 68. Cependant, cela reste bien à l’état de projet car le « Bulletin des Lois de la République »12, qui reprend l’ensemble des lois, décrets, emprunts et péages, rapports et comptes faits ou ordonnés par la République et l’Empire en matière de création et d’entretien des canaux, pour la période allant de 1789 à 1815, ne fait aucune mention à une quelconque réalisation de travaux entre la Meuse et la Moselle.

Lorsque l’on connait l’envergure du projet 68 tel que décrit par le Colonel de Puydt en 1831, on peut imaginer l’ampleur et les difficultés qu’aurait rencontré la réalisation des projets 67, 69 et 70.

<< article du 14.05.2013 >>

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1 Precis historique et statistique des canaux et rivieres navigables de la Belgique et d’une partie de la France, B.-L. De Rive , Leroux, 1835

2 Le terme « Belgique » est bien employé à plusieurs reprises. L’appellation « Pays-Bas Autrichien » et « Pays de Liége » (avec un accent aigu) sont également employés.

3 Opinion de Roberjot, député du département de Saône-et-Loire, en faveur de la réunion de la Belgique et du Pays de Liége à la France, prononcé le 9 vendémiaire, an 4 (1er octobre 1795), p.76, Collection des discours prononcés à la Convention Nationale sur la réunion de la Belgique à la République française

4 Aucun renseignement sur ce Lejeune n’a pu être trouvé jusqu’à présent.

5 Le myriamètre est une ancienne unité de mesure adoptée sous la Révolution. D’une valeur de dix mille mètres (10 km), elle correspondait à trois lieues. Source Wikipedia.

6 S’agit-il de Dasburg ?

7 Mémoire du 26 frimaire an IX par M. Lejeune, ingénieur en chef, sur l’état de la navigation dans le département de l’Ourthe. Cité dans « La Meuse: Études faites par ordre du gouvernement belge, V. »

8 Ministère de la Justice

9 Statistique générale et particulière de la France et de ses colonies, Tome V, P. É Herbin de Halle, Buisson, 1803, p.284

10 Statistique générale et particulière de la France et de ses colonies, Tome V, P. É Herbin de Halle, Buisson, 1803, p.36-37

11 Le titre complet est : «  Recueil polytechnique des ponts et chaussées, canaux de navigation, ports maritimes dessèchements de marais, agriculture, manufactures, arts mécaniques, et des instructions civiles de France en général dédié aux agriculteurs, aux ingénieurs, aux Architectes, aux Directeurs, administrateurs, Conservateurs, Inspecteurs et entrepreneurs des objets ci-dessus énoncés ; et enfin, à tous les Amis des Arts et du Commerce. Paris – 1807 »

12Bulletin des lois de la République franc̜aise, Volume 1, Imprimerie nationale, 1816

Map1

1815 – 1830

1815 vît la fin de la période française et le rattachement aux Pays-Bas.

Parler de période de paix pour ces 15 années est exact ; dire qu’il s’agissait d’une période de prospérité comme dans un document déjà cité est franchement exagéré. Il est néanmoins exact que le roi Guillaume 1er eut à cœur de développer le commerce et l’industrie dans les provinces belges. Il n’en reste pas moins que ces dernières furent mises en coupe réglée pour combler les dettes des Pays-Bas du Nord.

La Société de Luxembourg, société « belge », fut créée pour « exploiter » (dans tous les sens du terme) le Grand-duché de Luxembourg qui correspond, à l’époque, au Grand-duché actuel, à la province belge du Luxembourg et à une bonne partie de la Moselle allemande jusque Trèves et Bitbourg.

Elle commissionna Remi de Puydt pour une analyse détaillée du projet que nous connaissons.

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En conclusion,

l’idée du projet de canal Meuse – Moselle, étudié en détail par Remi de Puydt, n’est donc pas une idée originelle de celui-ci, pas plus qu’elle n’est celle de la Société de Luxembourg, ni celle du roi Guillaume 1er ou celle imaginée par le génie commercial hollandais.

Nul doute que de plus amples recherches nous fourniront plus d’informations encore sur la genèse de ce projet titanesque.

<< article du 15.05.2013 >>

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