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Mutations économiques et sociales

Les mutations économiques et sociales de la société luxembourgeoise depuis la révolution française

Dans ce cahier édité par le Statec, Gérard Trausch donne un tableau condensé de l’essentiel à savoir sur l’économie et la société luxembourgeoise en huit étapes, de la Révolution française à la société digitale.

Nous examinerons les 3 périodes qui nous intéressent plus particulièrement. Pour les chapitres couvrant la période de 1839 à nos jours, je vous renvoie vers le site du Statec ou ce cahier est téléchargeable.

Chapitre 1 : La société luxembourgeoise sous le régime français

Ce chapitre traite de la modernité du Luxembourg.

Contrairement à l’Ancien régime, l’individu est placé au centre de la nouvelle société. Le Code civil de 1804 est l’instrument de ce nouveau positionnement.

Chapitre 2 : Le régime néerlandais

Ce régime est une longue régression politique, économique et sociale. Les nouvelles autorités négligent la particularité du Luxembourg, réduit à une province néerlandaise et exploitée comme un espace colonial.

Chapitre 3 : L’indépendance du Luxembourg

A l’époque de l’indépendance le Luxembourg est empêtré dans une situation économique et sociale désastreuse. C’est une période d’apprentissage de cette indépendance de la construction d’un Etat (par exemple institutions nationales, administration). C’est aussi une période, non de stagnation, mais d’évolution lente.

Vers Alhoumont de la route de Neufmoulin

Chapitre 1: La société luxembourgeoise sous le régime français

1.1. L’impact du Code civil sur la société

Le Régime français (1795 – 1814) bouleverse la structure de la société luxembourgeoise. L’année 1795 est une fracture brutale dans l’histoire du Luxembourg : la rupture institutionnelle est complète. Les Luxembourgeois, attachés au Régime autrichien, restent réticents face aux changements (trop) rapides1 auxquels ils sont confrontés. Les Français, par contre, sont mal informés de la réalité luxembourgeoise.

[…]

Le Code civil, le Code pénal et le Code de commerce ont profondément imprégné la société luxembourgeoise.

[…]

Le Code civil exprime l’unité politique et juridique de la France23 et remplace un ensemble « chaotique » de coutumes, de droit écrit, d’ordonnances royales et de droit canonique.

[…]

Le code est aussi une manifestation de la fin de la Révolution et signifie l’apaisement des relations sociales. Interviennent encore des raisons pédagogiques et didactiques : un ouvrage concis, bien structuré, une « bible » pour de nombreuses générations d’étudiants. S’y ajoutent des raisons d’ordre sociologique dans les domaines de la liberté, de la propriété et de la famille. Le succès du code est aussi et surtout lié à ses qualités propres.

[…]

La liberté du Code civil de 1804 s’entend dans le sens d’une absence de privilèges liés à la naissance; aucune discrimination liée à des titres n’est admise. Tous les citoyens sont (théoriquement) égaux devant la loi et devant la justice.

[…]

L’introduction du code civil correspond aussi et surtout à « la volonté politique de Bonaparte de consolider la réconciliation et la paix civile par l’aboutissement des travaux largement avancés au cours des années précédentes[1]».

D’autres motivations politiques44 apparaissent : discipliner la population, produire des richesses.

[…]

1.2. Les structures anciennes

L’Ancien régime46 est doté d’une grande variété de droits. Les relations entre les diverses communautés et leurs membres (rapports économiques entre paysans et seigneurie, entre curés et fidèles) sont du ressort du droit coutumier. Les édits et ordonnances relèvent du souverain et sont enregistrés par le Conseil provincial. Ils sont obligatoires, c’est-à-dire ils ont force de loi, et s’appliquent à l’ensemble de l’ancien duché de Luxembourg, mais tiennent compte de certains usages et coutumes, devenus en fait des privilèges politiques.

La société – coutumière – de l’époque est corporative et fortement hiérarchisée, donc inégalitaire. Toute la population est répartie en trois Etats : noblesse, clergé, tiers (état). Les deux premiers jouissent de sérieux privilèges (par exemple en matière d’impôt et de juridiction).

Le tiers (état) est loin d’être homogène.

[…]

Le Luxembourg de l’époque est une société catholique. Toute la vie sociale est pénétrée de sentiments religieux et la « religion intervient dans la vie quotidienne à un degré difficile à imaginer de nos jours [2]».

[…]

Au duché de Luxembourg, en dehors de l’agriculture, la production est surtout artisanale. Les métiers – dans les villes et gros bourgs – sont obligatoirement organisés en corporations (ou jurandes) regroupant les membres d’une même spécialité.

[…]

A ces métiers strictement organisés s’oppose une liberté de travail bien plus large à la campagne. L’agriculture est assimilée à un métier « libre ». Le travail de la terre est davantage considéré comme un « état » que comme une profession. L’abrogation des corporations prive leurs membres d’une certaine protection.

Les habitants de la campagne profitent de la solidarité de la communauté villageoise et ceci à deux niveaux.

D’abord, au niveau religieux : dans le cadre paroissial s’exerce la charité chrétienne. Ensuite, l’ensemble des droits collectifs apporte un réel soutien social. Notons les principaux droits en vigueur au Luxembourg : vaine pâture pour le bétail des villageois ; le droit de glanage permet de ramasser les épis tombés lors de la récolte ; le droit de chaumage permet de prendre la paille sur pied après la récolte ; les droits d’usage dans les forêts (bois de chauffage, de construction).

Avec l’avènement du Régime français les solidarités de l‘Ancien régime disparaissent d’un seul coup:l’individu est seul et isolé, face au Code civil. La famille est le seul corps intermédiaire entre Etat et population. Les habitants – et c’est bien compréhensible – regardent le nouveau pouvoir sans aménité ; par la suite pointe parfois un certain regret pour un régime doté alors de tous les atouts.

[…]

1.3. La situation économique et sociale de l’ancien duché.

  • Les structures rurales sont arriérées: un réseau routier réduit, une région isolée, repliée autant sur ellemême que sur des us et coutumes archaïques.
  • Ce duché a une faible densité de population. Seule la ville de Luxembourg affiche une population d’environ 8 500 habitants. Echternach et Arlon tournent autour de 2 000 habitants ; d’autres localités taxées de villes sont en réalité de simples bourgades. Albert Calmes48 relève 8 877 habitants pour la ville de Luxembourg. Viennent ensuite, par ordre décroissant Echternach : 2 940 habitants ; Arlon : 2 631 habitants ; Bastogne : 2 242 habitants ; Wiltz : 2 010 habitants. Loin derrière vient Vianden (1 300) habitants, puis Diekirch (1 200 habitants).
  • Le Luxembourg est dépourvu d’une bourgeoisie riche, capable de développer le pays, de faire évoluer les structures existantes. De l’ensemble des hommes de la Ville environ 15% sont liés aux corporations que l’historien Gilbert Trausch[3] qualifie de « misérables », à l’exception des merciers.
  • La vie culturelle est restreinte et se limite à la Ville.

« Dans les campagnes plus de la moitié des hommes est incapable de signer, pour les femmes il s’agit des trois quarts 50». Quant à l’enseignement primaire son niveau est dérisoire.

  • Les Ardennes sont une barrière naturelle, il en est de même au nord-est du pays quant à l’Eiffel. S’y ajoute une insuffisance flagrante de routes praticables. Les échanges se réduisent en fait à des transferts campagnards: le petit marché local n’est guère dépassé. Le paysan consomme le plus souvent ce qu’il produit. Il ne travaille pas seulement la terre, il doit être aussi artisan : « … à la fois forgeron et fondeur, maçon, tailleur et cordonnier, charpentier et menuisier[4]

[…]

Les malheurs de l’Ancien régime sont résumés dans une prière de l’époque : « A peste, bello, fame, libera nos, Domine » (de la peste, de la guerre, de la famine, libérez-nous, Seigneur). Au milieu du « sombre 17e siècle » le Luxembourg souffre durement de ces trois fléaux[5], qui s’amplifient mutuellement. Au début du 19e siècle la peste a évidemment disparu, mais elle est remplacée par le choléra. Lors du reflux des troupes françaises en 1814, des soldats hessois et prussiens, qui occupent le Luxembourg, ne sont pas populaires, car ils « traitent le pays en ennemi[6]». Enfin, la famine (ou disette) persiste tout au long de la première moitié du 19e siècle.

[…]

1.4. Le Luxembourg devient le Département des Forêts[7]

[…]

Dans les anciens Pays-Bas autrichiens les actes de l’état civil (naissances, décès, mariages) sont enregistrés par la paroisse (curé, vicaires) et sont liés aux sacrements de l’Eglise. Les enregistrements laissent à désirer et manquent de rigueur. Dorénavant ces enregistrements sont obligatoirement effectués par l’officier de l’état civil, sous peine de sanctions.

[…]

Paradoxalement Napoléon a mieux réussi que les révolutionnaires à faire accepter les gains de la Révolution. Napoléon a su réconcilier (cf. concordat), au moins partiellement, les Luxembourgeois avec les acquis révolutionnaires.

[…]

A la suite de la suppression des corporations de petites entreprises artisanales sont apparues avec souvent un seul ouvrier ou aide. Patron et ouvrier ont des modes de vie similaires. Le journalier mange à la même table que le paysan auprès duquel il travaille. Il y a une certaine proximité entre employeur et employé, teintée de paternalisme.

En 1803 le livret d’ouvrier[8]est introduit: y est consignée la durée de son engagement et – lors d’un changement de patron – une appréciation patronale. Selon cette disposition « Tout manufacturier, entrepreneur, et généralement toutes personnes employant des ouvriers, seront tenus, quand ces ouvriers sortiront de chez eux, d’inscrire sur leurs livrets un congé portant acquit de leurs engagements, s’ils les ont remplis ». Et encore : « Tout ouvrier qui voyagerait sans être muni

d’un livret (ainsi) visé, sera réputé vagabond, et pourra être arrêté et puni comme tel ». Le livret est confié au patron tout au long de l’engagement de l’ouvrier. S’y ajoute le fameux article 1781 du Code civil : « Le maître est cru, sur affirmation : pour la quotité des gages ; – pour le paiement du salaire de l’année échue; – et pour les acomptes donnés pour l’année suivante ». Cet article consacre la « supériorité légale de l’employeur[9]». L’article 310 du Code pénal de 1810 empêche les ouvriers de former des syndicats.

Les codes civil et pénal témoignent d’une énorme méfiance envers le monde ouvrier qui est assimilé à un danger pour la société.

[…]

Retenons, selon Albert Soboul[10], la visée finale du livret : surveiller une « catégorie sociale jugée dangereuse » et éviter les débauchages entre entreprises concurrentes (crucial en période de pénurie de main d’oeuvre). Finalement, le livret a été « un moyen efficace de domination patronale ». Il représente « un véritable passeport intérieur ».

[…]

Le nombre des ouvriers professionnels dans le Département des Forêts atteint à peine quelques milliers de personnes. Effectuons un rapide tour d’horizon (indications statistiques91 liées à l’année 1811).

[…]

Les mines de fer emploient 250 mineurs ou laveurs et 56 charretiers.

[…]

Le nombre d’ouvriers travaillant aux hauts fourneaux (30 sur 39 sont en activité) est de 216. Le nombre d’ouvriers dans les forges est de 293. Les fenderies occupent 72 ouvriers, les platineries 42.

[…]

Le nombre d’ouvriers à plein temps reste limité. Autour de 1 000 probablement. De 8 000 à 10 000 personnes travaillent à temps partiel dans la sidérurgie ancienne. Il s’agit de paysans qui font – pendant une partie de l’année – des travaux de bûcheron, de charbonnier et surtout offrent leurs services transport avec leurs attelages. Le rapprochement entre ouvriers et paysans démontre l’aspect rural de cette industrie.

[…]

Malgré des améliorations techniques sous le Régime français, la sidérurgie ancienne reste encore largement dans les ornières de procédés et techniques dépassés. Les produits en général semi-finis sont travaillés ailleurs (par exemple à Liège dans des clouteries).

[…]

Le Département des Forêts est « celui qui a le plus grand nombre d’usines et fabrique la plus grande quantité de fer 92». Il s’agit là d’un aspect purement quantitatif. Apprécions (grossièrement) le rendement. Dans le Département des Forêts en 1811 la production moyenne annuelle par haut fourneau est de 434 tonnes de fonte, en France elle est de 667 tonnes, mais en 1819.

On constate une nette prépondérance pour la petite entreprise familiale

[…]

On compte 41 serruriers dans le Département des Forêts, dont 21 dans l’arrondissement de Luxembourg et 6 dans celui de Diekirch.

« Ce sont généralement de médiocres artisans, dont la plupart travaillent sans compagnons et ne font que des ouvrages grossiers[11] ».

[…]

La faïencerie de Septfontaines (une sur quatre) occupe 155 ouvriers. Le Département des Forêts n’a qu’une seule manufacture de draps occupant 18 ouvriers. Mais on y compte 194 draperies dont 17 dans l’arrondissement de Luxembourg (la Ville mise à part) et 127 dans celui de Diekirch.

Dans le département 120 tanneries sont en activité dont 41 dans l’arrondissement de Luxembourg et 26 dans celui de Diekirch. De l’ensemble de ces 120 tanneries 74 occupent 155 ouvriers, 46 exploitants se passent de toute aide. Dans l’arrondissement de Luxembourg 45 ouvriers sont répartis sur 31 fabricants ; dans l’arrondissement de Diekirch 83 ouvriers sont occupés par 26 fabricants. Les quinze carrières à plâtre occupent 173 ouvriers répartis sur 39 ateliers.

Enfin, en 1811, les ardoisières occupent 496 ouvriers, mais elles sont presque toutes situées dans la province belge de Luxembourg.

1.5. Conclusion

L’époque française a créé une société à deux vitesses: l’une dans la Ville, l’autre à la campagne.

[…]

A cette société urbaine s’oppose la société des campagnes. Autour de 96% de la population y vit. Même si tous ne sont pas paysans la ruralité est omniprésente, personne n’y échappe : paysans, journaliers, artisans, valets et filles de ferme, errants, mendiants. Il ressort des documents du cadastre de Marie-Thérèse que la propriété était extrêmement divisée et que les parcelles, même celles des privilégiés étaient de faible étendue[12] ».

[…]

Autour de la ville, les habitants possédaient des terres qu’ils cultivaient, ne fût-ce qu’en partie, eux-mêmes. Presque tous possédaient un jardin, si petit fût-il, et quelque bétail ».

[…]

Les paysans du pays recourent peu aux marchés d’approvisionnement, car ils consomment surtout ce qu’ils ont produit. Livrer des produits alimentaires dans la Ville pose problème, sauf pour les paysans des alentours. Le prix du transport renchérit le produit, mais réduit automatiquement la part touchée par le paysan.

[…]

Une productivité agricole dérisoire et la barrière des transports (peu de chemins praticables, absence de canaux)

 

[1] Joseph Goy (Centre de recherches historiques, EHESS, Paris), Code civil, in : François Furet et Mona Ozouf, Dictionnaire critique de la révolution française – Institutions et créations, Paris, 2007,142.

[2] Gilbert Trausch, Le Luxembourg sous l’Ancien régime, Luxembourg, 1993 (3e éd.), p. 89 et p.77

[3] Gilbert Trausch, Les Luxembourgeois devant la Révolution française, in : Raymond Poidevin et Gilbert Trausch (sous la direction de), Les relations franco-luxembourgeoises de Louis XIV à Robert Schuman, Actes du Colloque de Luxembourg (17-19 novembre 1977), Centre de Recherches Relations Internationales de  l’Université de Metz, Metz, 1978, p. 87. Plus tard cette contribution est reprise dans : Gilbert Trausch, Du particularisme à la nation – Essais sur l’histoire du Luxembourg de la fin de l’Ancien régime à la Seconde guerre mondiale, Luxembourg, 1989, p. 63.

[4]  Nicolas Ries, Le peuple luxembourgeois – Essai de psychologie, Diekirch, 1920, (2e édition), p. 101.

[5]  Pour des détails voir Paul Margue, Luxemburg in Mittelalter und Neuzeit, Luxembourg, 1978, p. 131 et suivantes.

[6] Gilbert Trausch, Le Luxembourg sous l’Ancien Régime, Luxembourg,1993 (3e éd.), p. 49.

[7] Sur les nouvelles institutions voir Prosper Poullet (Université Catholique de Louvain), Les Institutions françaises de 1795 à 1814 – Essai sur les origines des Institutions belges contemporaines, Bruxelles, 1907, 975 pages. Voir aussi Jacques Godechot, Les institutions de la France sous la Révolution et l’Empire, Paris, 1998, 5e édition. 793 pages + 6 pages de cartes.

[8] Arrêté – du 9 frimaire de l’an XII – relatif au livret dont les ouvriers travaillant en qualité de Compagnons ou de Garçons devront être pourvus, Bulletin des Lois de la République française, 3e série, tome neuvième, n° 318 à 362, Paris, an XII, n°3378, p. 26-33.

[9]  Albert Soboul, La reprise économique et la stabilisation sociale, 1797-1815, in : F. Braudel et E. Labrousse, op. cit. p. 121.

[10] Albert Soboul, La reprise économique et la stabilisation sociale, 1797-1815, op. cit. p. 121.

[11] A. Funk, op. cit. p. 5.

[12] Paul Spang, La répartition de la propriété foncière et la vie rurale à Echternach d’après le cadastre de Marie-Thérèse (1766-1771), Luxembourg, 1960, p. 103-104 et p. 35-36.

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Chapitre 2 : Le régime néerlandais

2.1. La création du Grand-Duché

Après le départ des Français une administration provisoire des « Alliés » est installée. Le Luxembourg fait d’abord partie du Generalgouvernement Mittelrhein vers le début de 1814, puis à partir de juin 1814 du Generalgouvernement Nieder- und Mittelrhein. En fait, cette administration n’a pas laissé de traces marquantes. L’ancien Département des Forêts est réuni non au Gouvernement général de Belgique, mais à celui du Rhin : pour la première fois depuis le 15e siècle (domination bourguignonne) le Luxembourg n’est plus lié aux autres provinces dans la limite fédérale des Pays-Bas.

D’emblée retenons que le Régime néerlandais est une régression politique, économique et sociale. Le Congrès de Vienne (octobre 1814 à juin 1815) redessine la carte de l’Europe, en visant un nouvel équilibre européen.

[…]

Les Pays-Bas et le Luxembourg sont appelés à jouer un rôle d’endiguement de la France, qui a fait la guerre à l’Europe pendant une vingtaine d’années. Le Grand-Duché entre dans la Confédération germanique (1815-1866), qui installe une garnison dans la forteresse de Luxembourg (Bundesfestung). De fait, la Prusse fournit cette garnison.

Retenons deux facettes de cette garnison. D’abord les rapports entre garnison et population civile sont parfois bien tendus. Les relations entre les deux deviennent franchement mauvaises en octobre 1826, lorsqu’un commerçant belge est tué par un officier prussien dans une rixe.

[…]

Le départ économique et social de ce nouveau grandduché est très difficile. Les années 1815-1818, et même au-delà, sont des années de misère au Luxembourg : mauvaises récoltes (disette), effondrement de la demande (par exemple dans la sidérurgie ancienne).

2.2. La situation du pays

Les Etats provinciaux – pâle caricature de l’Ancien régime – sont composés de trois ordres: ordre équestre (noblesse), ordre des villes et ordre des campagnes. L’ordre de la noblesse devient l’ordre équestre, l’ordre du clergé disparaît, le tiers état est scindé en ordre des villes et en ordre des campagnes. Ces Etats comprennent 20 membres par ordre et ne siègent que quelques semaines par an. Ils gèrent un budget destiné à des travaux publics et à l’administration des communes.

[…]

Les Etats généraux siégeant à La Haye comprennent deux chambres. La première est composée de membres nommés par le Roi ; le Luxembourg y a trois représentants. La seconde chambre est composée de membres élus par les différents Etats provinciaux ; notre pays y a quatre députés, élus au suffrage censitaire à quatre degrés. En fait, un nombre limité de notables décident.

Le pouvoir exécutif est exercé par une commission, la Députation permanente des Etats provinciaux, appelée à administrer le pays. A la tête de cette députation est le gouverneur, représentant personnel du Roi Grand-Duc. Le gouverneur préside les Etats provinciaux et veille à l’exécution des lois. Le poste de gouverneur est occupé par Jean-Georges Willmar de 1815 à 1830.

La présence de députés luxembourgeois aux Etats généraux est contraire aux dispositions du Congrès de Vienne. Le Roi Grand-Duc traite le Luxembourg non comme un pays séparé des Pays-Bas, mais comme une province néerlandaise. En réalité, il l’a exploité comme un territoire colonial.

A leur création par le Congrès de Vienne, les Pays-Bas ont déjà accumulé une énorme dette publique provenant du temps d’avant 1815. En 1814 cette dette a atteint le niveau astronomique de 1,25 milliards de florins. Deux aspects interviennent.

  • Le Roi Grand-Duc fait participer la Belgique et le Luxembourg au remboursement de cette dette qui ne les concerne pas.
  • Une fiscalité démesurée s’abat sur le nouveau Grand-Duché. Elle est conçue et adaptée aux territoires des anciennes Provinces-Unies, pays riche, économiquement développé. Cette lourde fiscalité n’est nullement appropriée au Grand-Duché, pays purement agraire, pauvre et isolé : le contraste avec les Pays-Bas est saisissant.

Jetons un coup d’oeil rapide sur cette fiscalité. L’impôt foncier et l’impôt personnel sont disproportionnés par rapport aux potentialités économiques du pays.

D’autres impôts ne tiennent pas compte d’un environnement économique spécifique. Ainsi la patente – impôt sur les métiers et entreprises – frappe les petits magasins familiaux qui paient plusieurs patentes,parce qu’ils pratiquent plusieurs commerces.

Deux impôts sont particulièrement inappropriés, l’impôt sur le vin (région de la Moselle) et l’impôt sur les eaux de vie, car il faut les payer avant la vente du produit, ce qui est catastrophique pour les petits exploitants sans fonds de roulement. L’impôt sur les eaux de vie convient pour les grandes distilleries des Pays-Bas septentrionaux.

Les impôts les plus détestés sont l’impôt sur la mouture et le droit d’abattage. « L’impôt sur la mouture frappe les céréales panifiables (froment, seigle) avant la mouture au moulin. Le pauvre campagnard qui y porte ses graines paye donc l’impôt avant de manger son pain». La même approche s’applique au droit d’abattage.

Ces deux impôts présentent trois inconvénients majeurs:

– Ils frappent les plus démunis, ceux qui sont acculés à manger du pain ;

– Ils frappent les aliments de première nécessité;

– Ils sont tracassiers et sont aggravés par des maladresses liées au recouvrement.

La situation fiscale du Luxembourg peut être dégagée par rapport aux autres provinces. Dans notre pays l’impôt par tête d’habitant (en florins) est de 4,59, en Hollande septentrionale de 21,60 et en Hollande méridionale de 19,21 (avec une moyenne de 10,68 florins pour l’ensemble des Pays-Bas).

[…]

Ensuite, c’est le syndicat d’amortissement de la dette du royaume (1822) qui irrite les Luxembourgeois, car il vise surtout la vente des domaines de l’Etat (par exemple les forêts) au profit de la dette publique néerlandaise. Au moment de la Révolution belge l’Etat luxembourgeois est passablement dépouillé de son domaine public.

Résumons les conséquences sur le plan économique et social.

Sur le plan économique : le système fiscal néerlandais imposé au Grand-Duché a un trait fondamentalement contre-productif, c’est-à-dire antiéconomique.

Sur le plan social Albert Calmes a judicieusement décrit l’impact désastreux de la fiscalité sur la masse de la population. « Et que pouvaient faire ces pauvres gens, artisans, petits cultivateurs et journaliers, dénommés dans le jargon administratif chefs et directeurs d’entreprises et dont la plupart ne savaient ni lire ni écrire, pour échapper aux multiples embûches de textes législatifs et administratifs sans fin, et pour satisfaire à leurs minutieuses et sévères prescriptions, pimentées de confiscations et d’amendes ». L’historien Emile Haag128 parle de « fiscalité insupportable, qui provoquait des révoltes de désespoir, intermittentes contre les agents du fisc hollandais ».

Dans une adresse au Roi Grand-Duc les Etats provinciaux ont bien pointé la nature du problème : « … nous sommes les seuls habitants du royaume qui ne profitons pas des impôts que nous payons, … ». Voilà qui explique l’état de sous-développement du Grand-Duché.

Et encore dans une adresse – dès le début du Régime néerlandais – les Etats provinciaux demandent un assouplissement de la pression fiscale. « Ah ! Sire, que de familles éplorées vous sauveriez du désespoir qui les attend, si, dans cette lutte cruelle contre les horreurs de la famine, vous pouviez leur accorder promptement quelques nouveaux secours, et faire suspendre pendant quelques mois, sinon modérer dans les cantons les plus malheureux, le recouvrement des contributions si pénible à remplir ! ».

[…]

Le premier chantier est l’école primaire. Le Régime français a bouleversé l’organisation du primaire et l’a confié aux communes qui n’ont guère les moyens de s’en occuper efficacement. A l’avènement du Régime néerlandais l’enseignement primaire est dans un état lamentable : de nombreuses communes n’ont pas d’écoles primaires ; des « instituteurs » savent à peine lire et écrire ; des paysans considèrent leurs enfants comme une main-d’oeuvre d’appoint à bon marché.

Albert Calmes a bien résumé la situation. « En 1819, sur 52 320 enfants en âge d’aller à l’école, 13 760 n’y allaient pas et les neuf dixièmes des autres ne connaissaient que l’école d’hiver ». Guillaume Ier a amélioré l’enseignement primaire au Luxembourg, mais son niveau reste largement inférieur à celui atteint par les autres provinces.

[…]

Le canal qui doit joindre la Meuse à la Moselle par l’Ourthe et la Sûre est le second chantier. Cette jonction est prévue par l’arrêté royal du 1er juillet 1827.

Des vérifications techniques ont été effectuées ; par exemple la quantité d’eau serait suffisante. Mais la Révolution belge arrête définitivement les travaux engagés.

Le (seul) succès du Régime néerlandais est la refondation de l’Athénée de Luxembourg en 1817. La Révolution française a passablement désorganisé l’enseignement secondaire du Département des Forêts.

Cette réforme a été absolument nécessaire et a été une réussite éclatante à long terme. En effet, l’Athénée est à même de fournir, après l’indépendance les cadres indispensables à l’administration du pays et à la gestion de son économie.

Le Luxembourg est la province la plus pauvre, mais le nombre des élèves dans le secondaire (Athénée) est élevé. Cette province est au 5e rang parmi l’ensemble des provinces, quant au classement de l’enseignement secondaire, vers 1825. Voilà qui est d’autant plus extraordinaire que l’enseignement primaire luxembourgeois – tremplin vers le secondaire – reste à un niveau médiocre.

[…]

2.3. La fin d’un régime

En 1815 les Belges manifestent leur opposition à la réunion avec les Pays-Bas ; ce n’est pas le cas des Luxembourgeois. A une assemblée de notables à Bruxelles en 1816, convoquée par Guillaume 1er, une majorité de notables belges vote contre la réunion ; les notables luxembourgeois sont unanimes à voter pour. Deux éléments ont joué.

  • La création du Grand-Duché ne répond à aucune demande de la population luxembourgeoise : il n’y a pas encore de sentiment national. Par ailleurs les probabilités de survie du Grand-Duché sont diversement appréciées
  • Les Luxembourgeois, résignés ou désabusés, pensent à un énième changement de régime. L’introduction des trois ordres rappelle l’Ancien régime avec des particularités propres au Luxembourg. La réalité ultérieure n’est pas encore prévisible.

La fin de la savante construction du Congrès de Vienne est déclenchée par la Révolution belge en août 1830. La population luxembourgeoise ne participe pas à ces événements, mais par la suite les Luxembourgeois rejoignent la révolution. Ce passage dans le camp belge est la suite logique de la politique néerlandaise: la réponse luxembourgeoise à l’exploitation économique du pays.

Au Luxembourg Guillaume Ier n’est pas populaire, c’est le moins qu’on puisse dire. Pour Guillaume Ier les intérêts des Pays-Bas l’emportent toujours sur ceux du Luxembourg.

[…]

Le mécontentement – menant à l’éclatement du royaume – diffère selon qu’il provient des Belges ou des Luxembourgeois.

Les Belges ont trois griefs majeurs. D’abord Guillaume Ier a systématiquement favorisé les provinces néerlandaises au détriment des provinces belges, creusant le fossé entre les deux communautés. Ensuite, le Roi pratique une politique autoritaire, impulsée par un despotisme éclairé. Voilà qui irrite les libéraux belges attachés aux libertés politiques modernes (par exemple liberté d’expression, liberté des langues). Enfin, la politique religieuse du Roi heurte les sentiments des catholiques belges, car en relation avec un joséphisme dépassé.

Deux grands groupes antagonistes dominent en Belgique: les libéraux, anticléricaux et donc favorables à la politique religieuse de Guillaume Ier et les catholiques, conservateurs, donc moins sensibles aux libertés politiques. Le rapprochement des deux groupes (unionisme) lui sera fatal. Les sujets de mécontentement sont donc d’ordre politique et religieux.

Tel n’est pas le cas pour les Luxembourgeois. Ecoutons Gilbert Trausch: « Patients et habitués, par une longue tradition de soumission, à la fidélité monarchique, ils souffrent en silence d’un régime qui ne tient aucun compte de leurs particularités. Mais quand les Belges leur offrent l’occasion de s’en débarrasser, ils l’accueilleront à bras ouverts ». Les Luxembourgeois ont des griefs d’ordre matériel. Peut-être peut-on y ajouter le désintérêt manifesté par Guillaume Ier à l’égard de ce Grand-Duché que le jeu des Grands lui a attribué. La famine de 1829 n’a pas arrangé les dispositions de la population vis-à-vis du régime. Le seul attachement au monarque se situe dans la haute administration, ancrée dans une attitude servile.

Lors des « neufs années étranges 1831-1839 » (l’expression est de Gilbert Trausch) les Luxembourgeois vivent sous le régime le plus libéral en Europe (sauf les habitants de la Ville retenus dans le Régime néerlandais sous la houlette de la garnison prussienne).

Par la suite la bourgeoisie luxembourgeoise n’a pas oublié cet épisode extraordinaire.

2.4. Conclusion

Au Luxembourg le Régime néerlandais est exposé à des changements, surtout d’origine exogène : les prix relatifs des produits échangés, la productivité de son agriculture, de son industrie, etc. Il n’y a pas de situation statique, mais du point de vue social, du point de vue conditions de vie, il n’y a pas de progrès.

Ce régime est à la fois le temps du recul économique et du retrait politique.

La crise économique est générale après les pointes de production sous le régime français. Prenons un seul exemple numérique. En 1805 la production de fonte atteint 14 000 tonnes, un record, en relation avec les énormes besoins des armées françaises. Le Département des Forêts est le premier des départements métallurgiques de France. Mais dès 1813 la crise se manifeste (blocus continental). Par la suite cette industrie décline et sa production baisse même jusqu’à la moitié de cette année record. Vers 1830 cette ancienne sidérurgie semble à bout de souffle. Paradoxalement la barrière des Ardennes semble la protéger contre la concurrence, car – techniquement dépassée – elle survit grâce au marché régional limité.

La régression politique s’exprime par les trois ordres : les Etats provinciaux se figent dans une attitude servile vis-à-vis du monarque et se plaisent à produire des adresses au Roi Grand-Duc, demandant en priorité une atténuation de la rigueur fiscale. Le début de vie politique, apparue dans la Ville, au profit de la bourgeoisie, au cours du régime français a décliné, sinon disparu.

La séparation avec la France (droits de douane) pèse sur le commerce du nouveau grand-duché. La vie économique est restreinte par le manque d’investissement et d’innovation. La masse paysanne persiste dans la détresse. D’ailleurs, le nouveau régime a un mauvais départ : la disette, ou plutôt la famine de 1816/17.

[…]

« Au printemps de 1817, le prix du pain avait doublé et celui des pommes de terre triplé». Le 29 octobre 1818 une trentaine d’ouvriers et artisans – une première du genre – se rend auprès du Gouverneur (au Palais grand-ducal actuel) « pour lui demander la défense de la distillation et de l’exportation vers la France des graines et des pommes de terre ». Ceci est d’autant plus urgent que des spéculateurs néerlandais vendent à l’étranger une partie de la récolte des provinces méridionales. Des réimportations coûteuses sont nécessaires. Guillaume Ier, plus proche des négociants néerlandais (« roi-commerçant ») que des doléances des Luxembourgeois, a tardé à intervenir.

Mais la détresse n’est pas seulement alimentaire. Un rapport (extrait) des Etats provinciaux (1818) en donne une idée : « Le Grand-Duché est à peine échappé aux horreurs de la famine ; ses fabriques, ses manufactures sont tombées ; le commerce est nul ; les contributions rentrent avec les plus grandes difficultés ; les communes sont ruinées par la suite de la vente de leurs biens, de la dépréciation extraordinaire survenue dans le prix de leurs bois, comment imposer de nouvelles charges ? ».

Notons encore que le Luxembourg reste entièrement rural. Selon A. Calmes 96,4% de la population est rurale et seulement 3,6% habitent en milieu urbain.

[…]

La situation catastrophique du pays provoque la mendicité et mène à l’émigration. La mendicité et le vagabondage sont un trait caractéristique de cette époque de pauvreté et de détresse sociale.

L’émigration a été un remède possible, encore que les plus démunis n’aient pas eu la possibilité de financer ce déplacement vers par exemple l’Amérique.

L’émigration a eu une certaine ampleur, surtout vers la fin du régime néerlandais. Les retours dans le pays ne sont pas l’exception. Le plus connu est celui des 2 500 Luxembourgeois partis en 1828 vers le port de Brême pour gagner le Brésil. En attente d’un navire et dépouillés de leurs biens, ils sont acculés au retour sans moyen de subsistance. Ces retours plongent ces gens dans la misère noire. Néanmoins les Etats provinciaux approuvent ces retours, « car, si nos émigrants avaient été accueillis, plus du quart de la population serait partie ». C’est dire la gravité de la situation. Un membre des Etats provinciaux préconise la création d’une commission chargée d’étudier les causes de l’émigration. Cette proposition est rejetée. Peut-être une telle analyse aurait-elle mis en évidence le mécanisme fiscal menant à l’appauvrissement du pays.

Résumons la situation désastreuse de l’économie de l’époque. Les entreprises industrielles sont créées par des propriétaires fonciers ou des artisans astucieux. Ces petites entreprises industrielles ont un caractère nettement familial et leur création reste intimement liée à des moyens propres. Il n’y a pas d’instituts de crédit. Le manque de capitaux (on parle alors de numéraire) a un effet paralysant sur l’industrie et est en relation avec l’absence de grands courants commerciaux dans ce pays isolé. A son tour, la petite industrie, qui ne peut guère prospérer, est incapable de favoriser le commerce.

S’y ajoutent trois facteurs exogènes. D’abord, un sol pauvre à la fertilité limitée ; les scories Thomas apparaissent seulement avec l’industrialisation. Ensuite, les droits de douane (avec la France et la Prusse) n’arrangent pas les choses. Enfin, l’état lamentable des routes et des chemins réduit considérablement les possibilités de communication. Ainsi, faute de moyens de transport, les produits agricoles sont écoulés dans l’entourage du lieu de production. Selon Albert Calmes, « le Luxembourg n’avait que le tiers du réseau routier moyen des autres provinces », avec en plus une situation géographique marginale dans le Royaume.

Le Luxembourg est engagé dans un processus d’entraînement négatif, bloquant toute évolution économique réelle.

Luxembourg_Turner_1839

Luxembourg – Turner – 1839

3. L’indépendance du Luxembourg

3.1. La situation du pays

Le traité de Londres du 19 avril 1839 établit la paix entre les Pays-Bas, les Grandes Puissances et la Belgique. Quelques aspects exogènes sont particulièrement importants.

  • Les dimensions territoriales du Grand-Duché sont fixées définitivement. Le tableau 3.1, dressé par Albert Calmes, reprend les divers démembrements du Luxembourg, depuis la fin de l’Ancien régime.

Tableau 3.1: Divers démembrements du Luxembourg

Dénomination du pays                                         Superficie km²            Population

Duché de Luxembourg (jusqu’en 1794)              9 345                       224 094 (1784)

Département des Forêts (1795-1814)                  6 910                       240 800 (1814)

Grand-Duché de Luxbg (1815-1830)                    7 113                       256 729 (1818)

Grand-Duché de Luxbg (à partir de 1839)          2 586                      175 223 (1839)

Depuis le Régime français la configuration territoriale a diminué de 72%, mais la population a baissé de 22%. Le nouveau Luxembourg est devenu un Etat minuscule, coincé entre la Belgique, la France etl’Allemagne. Cette partie subsistante semble la plus vitale.

  • La partie wallonne, qui revient à la Belgique, délimite grosso modo la frontière linguistique (à quelques écarts près). La partie germanique devient le nouveau Grand-Duché. Mais il ne faut pas croire que des considérations linguistiques aient joué un rôle ; seuls des marchandages entre Puissances ont prévalu. Ainsi, Guillaume Ier a accepté un échange du côté d’Arlon, contre une compensation dans le Limbourg. Les intérêts des Pays-Bas l’emportent sur ceux du Grand-Duché.
  • Quelques mots rapides sur la position géographique du pays qui vient d’accéder à l’indépendance. Eu égard à sa superficie, la longueur des frontières est excessive : 356 km. Le rapport (en pour cent) du nombre de kilomètres de frontière à la superficie est de 13,7 pour le Luxembourg, mais tombe à 1,0 pour la France (frontière terrestre et frontière maritime). Des problèmes douaniers sont préprogrammés.
  • Le Luxembourg est situé sur la frontière culturelle et linguistique entre la France et l’Allemagne : le Luxembourg peut puiser dans ces deux réservoirs culturels. A partir de cette configuration singulière la société spécifique luxembourgeoise s’est élaborée, non sans difficultés. Par la suite chacun de ses voisins va tenter de mettre le grappin sur ce petit Etat : 1867 (France), 1870 (Allemagne), 1918 (Belgique), 1940 (Allemagne).

  • Finalement, l’accès au Zollverein peut être avancé comme dernier facteur exogène. La population luxembourgeoise est – dans son ensemble – plutôt opposée à l’entrée dans cette union douanière. Les Luxembourgeois craignent à la fois le militarisme prussien, que la garnison leur rappelle tous les jours, et la puissance économique grandissante de ce voisin. Le monde économique luxembourgeois est divisé ; chacun selon ses intérêts : l’agriculture (avec la viticulture) y est hostile ; la sidérurgie et la tannerie y sont favorables.

[…]

3.2. Création et organisation d’un Etat

Depuis sa création la faiblesse économique du Grand-Duché a persisté. Le pays est sans moyens financiers ni crédit. Guillaume Ier « s’était approprié la caisse en abdiquant». Entre la reprise de possession du Grand-Duché (juin 1839) et l’abdication du Roi (octobre 1840) 684 668 florins ont été versés au Trésor de la maison royale. « Au total 1 324 462 florins ont pris le chemin de la Hollande – une somme supérieure à celle qui fut dépensée dans le pays en (ces) deux années».

[…]

Au cours des années 1840 une infrastructure institutionnelle nationale est créée au Luxembourg. Il y a urgence, par exemple avec la Révolution belge (loi communale belge du 30 avril 1836), les communes du plat pays sont administrées selon les lois belges. Dans la Ville persiste la législation néerlandaise.

La loi du 24 février 1843 organise la vie des communes, qui forment trois districts (sauf la commune de Luxembourg dont le statut est à part) et 11 cantons (par la suite 12 cantons).

L’article 1er de cette loi accorde la dénomination de ville à sept communes : Luxembourg, Diekirch, Grevenmacher, Echternach, Wiltz, Vianden et Remich.

La loi du 26 juillet 1843 planifie l’enseignement primaire qui a été passablement négligé par les deux régimes précédents : environ les trois quarts des campagnards sont illettrés. Cette loi introduit, à côté de l’allemand, le français dans l’enseignement primaire, décision qualifiée de « sensationnelle » par Albert Calmes. Trois remarques se rattachent à ce bilinguisme.

  • L’allemand comme seule langue de base (le luxembourgeois reste la langue parlée) aurait certainement accentué la pression de la Prusse (Allemagne) sur le Luxembourg, face à une influence francophone plus réduite.

[…]

Depuis la fin de l’Ancien régime le Luxembourg (en 36 ans) a connu six constitutions159 , y comprise la constitution belge de 1831: la constitution du Directoire, an III (1795); la constitution du Consulat, an VIII (1800); la constitution de l’an X (1802); la constitution impériale (1804); la loi fondamentale des Pays-Bas, 1815; la constitution belge de 1831.

Il faut imaginer les changements le plus souvent brusques et le travail d’adaptation à fournir par la population luxembourgeoise.

En 1841 le Roi Grand-Duc octroie une « charte » avec une Assemblée des Etats aux pouvoirs limités. Cette constitution ou plutôt « quasi-constitution » est frappée de sérieuses imperfections (par exemple, pas de liberté de presse, des libertés individuelles réduites). Albert Calmes parle d’une « constitution autocratique et rudimentaire». Néanmoins elle reste pour le Luxembourg une étape décisive. Elle

  • est le premier texte constitutionnel propre au Luxembourg et atteste ainsi la séparation avec les Pays-Bas ;
  • exprime l’admissibilité des seuls Luxembourgeois aux emplois publics. L’année suivante, ce principe est battu en brèche par la présence de fonctionnaires allemands dans les douanes luxembourgeoises (Zollverein) ;
  • fournit le cadre général dans lequel une vie politique pourra se déployer.

[..]

3.3.2. La vie économique

La situation économique, par contre, est franchement désastreuse. L’indépendance a isolé le pays, encerclé par trois frontières. Deux volets spécifiques surgissent. Le premier est lié à la ligne douanière qui sépare le Grand-Duché en quartier wallon et en quartier germanique : une relation millénaire est interrompue. La loi belge du 6 juin 1839 accorde des faveurs exceptionnelles au Grand-Duché à l’exportation vers la Belgique. Par exemple la fonte luxembourgeoise est en quasi exception douanière.

Elle est travaillée en Wallonie qui en profite elle aussi. Les produits agricoles luxembourgeois bénéficient eux-aussi de quelques avantages douaniers. Cette loi de faveur – elle mérite bien son nom – a évité l’asphyxie de l’économie luxembourgeoise, mais elle a été bénéfique pour les deux parties prenantes. Cette loi de faveur est en fait davantage une mesure d’urgence à court terme qu’une solution du problème de l’isolement du Luxembourg. La loi de faveur est d’ailleurs rapportée en 1865.

[…]

3.4. Quelques mots de conclusion

Du temps de l’indépendance trois aspects de la société luxembourgeoise prennent une tournure particulière.

Résumons.

  • La création d’une infrastructure institutionnelle s’est effectuée dans la douleur et est étagée dans le temps. L’installation d’une administration luxembourgeoise pose problème. Le pays a été sous la houlette de fonctionnaires orangistes dépendant du bon vouloir royal. En d’autres mots, l’attribution d’une charge publique n’est pas liée à des épreuves (par exemple éliminatoires), à des études ou à des diplômes. Le comportement politique et la docilité du candidat sont un élément clé ; d’où favoritisme et arbitraire (par exemple quant aux nominations et quant aux salaires). C’est l’époque des notables fonctionnaires.

Exposés à l’arbitraire royal, ils reflètent cette attitude sur la population luxembourgeoise, avec souvent un sentiment de mépris envers elle. Si, en plus, on sait la présence d’étrangers (cf. Hassenpflug et Stifft) dans l’administration et la gestion du pays, on mesure l’impopularité de ces fonctionnaires. Des cumuls inimaginables dans la vue actuelle sont monnaie courante : plusieurs fonctions rémunérées (à plein temps) par l’Etat et/ou la commune, cumul d’une profession et d’une fonction publique (par exemple bourgmestre et notaire), etc. Retenons à décharge, que des fois et surtout au début de l’indépendance, des travaux intermittents ou bien limités doivent être délégués à des personnes du privé. Par contre, ce qui est grave, ce sont les cumuls de quelques privilégiés. Etablir une administration luxembourgeoise en est d’autant plus malaisé.

  • Les conditions de démarrage de l’économie sont catastrophiques. Les divers régimes (français, néerlandais, belge) ont un point commun : l’exploitation du pays, bien qu’à des degrés divers ; le régime néerlandais a été le plus brutal. On peut objecter que le régime français a apporté beaucoup au Luxembourg (par exemple le Code civil), c’est exact, mais surtout sinon exclusivement en faveur de la bourgeoisie luxembourgeoise. Modifier la situation économique est une opération à long terme. Dans ce contexte, que la question de la viabilité (économique et politique) du Grand-Duché soit posée, ne doit pas étonner. L’indépendance n’est pas une exigence de la population, mais une disposition desPuissances. Peut-être a-t-on sous-estimé l’effet de réinvestissement du produit des impôts dans le Luxembourg. L’apprentissage de l’indépendance n’est pas aisé.
  • La bourgeoisie/notabilité peut enfin se déployer librement, sans subir les interventions d’une bureaucratie dirigée de l’extérieur (Paris d’abord, La Haye ensuite) et composée en grande partie d’étrangers. Dorénavant les bourgeois/notables exercent pleinement le pouvoir économique (Code civil, code de commerce) et le pouvoir politique (cens). La société luxembourgeoise évolue tout au long du 19e siècle (par exemple industrialisation), mais la bourgeoisie garde fermement les rênes du pouvoir, au moins jusqu’à la Première guerre mondiale.

L’indépendance marque la victoire de la bourgeoisie luxembourgeoise.

Source: Cahier économique – Les mutations économiques et sociales de la société luxembourgeoise depuis la révolution française

STATEC – Institut national de la statistique et des études économiques (www.statec.lu)

Gérard Trausch – Juillet 2012

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