Un Canal et des Hommes

1829-1830: un hiver épouvantable

Introduction

Quand on voit les moyens techniques et technologiques mis en œuvre dans les grands travaux d’infrastructure actuels, il est difficile de s’imaginer ou même de concevoir les conditions de travail des ouvriers et manœuvres du début du XIXe siècle.

A cette époque, et depuis la plus haute antiquité, tout travail se déroulait à force d’hommes et d’animaux et, donc, régulé par les contraintes et les limites de ceux-ci.

Ainsi, dans le projet du canal de Meuse & Moselle qui nous occupe, les deux tranchées du bief de partage ainsi que le souterrain qui devait les relier, furent creusées au pic, à la pioche et à la pelle1. Que ce fut ou non le fait de hotteresses2, que celles-ci fussent liégeoises ou non, les déblais furent évacués manuellement, oserons-nous dire.

Quelles étaient les conditions exactes du travail des journaliers sur le chantier du canal ?

Dans les années 1825-1830, nous ne sommes pas encore dans l’aliénation du travail et des ouvriers qui naîtra de la révolution capitaliste et industrielle de la seconde moitié du XIXe siècle.

Cependant, les conditions de travail en étaient-elles plus supportables et faciles pour autant ? Il nous est encore difficile de le déterminer et de plus amples recherches devront être entreprises pour éclaircir ce point particulier..

Une chose est certaine: que vous soyez paysan ou ouvrier, il fallait travailler pour (sur)vivre, quelque soit la saison, quelques soient les conditions climatiques de ces saisons. Et ces conditions climatiques pouvaient rendre la vie dure, très dure, voire outrepasser les limites du supportable.

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Quel temps fait-il en ces années 1825-1830?

Après les années de guerre que connurent nos régions3, les récoltes des années 1819 à 1826 furent, en Belgique comme en France, remarquables. Malheureusement, à ces 7 années de vaches grasses, succédèrent 6 années mitigées au cours desquelles les récoltes ne furent plus si abondantes.

En 1826-1827, l’hiver fut extrêmement rigoureux et provoqua de nombreuses inondations. Les récoltes furent mauvaises et la disette s’installa dans certaines régions du pays.

L’hiver 1828-1829 fut semblable, de par sa rigueur et ses conséquences. Le rendement des récoltes s’en ressentit notablement. Cependant, ce faible rendement fut aussi du à un diptère du froment dont la présence dans les champs fait avorter le grain. C’est à ce diptère que furent attribuées les grandes famines de 1827 à 1830 en Angleterre.

1827 et 1828 furent donc des années de récoltes médiocres, impliquant une augmentation importante des prix et un report du pouvoir d’achat sur le pain.

La situation empira encore l’année 1829.

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1 Nous verrons par ailleurs que la poudre noire fut également fut utilisée pour aider au creusement du souterrain.

2 Hotteresse” ou “boteresse”; les deux termes sont souvent utilisés l’un pour l’autre. La “boteresse” est une femme portant des charges avec un bot, panier en forme d’entonnoir sans fond, sur son dos. Le bot, contrairement à la hotte qui, elle, avait un fond, ne pouvait pas tenir seul debout.

3 Que l’on veuille bien se rappeler que, sans connaître réellement de bataille sur son sol, le Grand-duché de Luxembourg, rattaché à la République française puis à l’Empire, connut un période de conflits de plus de 25 ans.

< article du 08.12.2013 >

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L’année 1829…

…en Belgique et Grand-duché de Luxembourg1

A la suite d’un hiver rude, le deuxième trimestre de l’année 1829 fut une période sèche d’une extraordinaire importance. Durant toute cette période, la quantité d’eau tombée représenta 32,5 % seulement de la pluviosité moyenne attendue. De plus, le sol ayant gelé en hiver à de très grandes profondeurs (atteignant même jusqu’à un mètre), l’eau de la fonte des neiges n’avait pu pénétrer le sol qui ne pu, dès lors, reconstituer sa provision d’eau. Le niveau des nappes phréatiques s’est donc abaissé, empêchant un approvisionnement régulier en eau dans certaines grandes villes.

Le froid persistant, rigoureux et tardif causa un retard énorme dans la reprise de la végétation. Les grandes différences de température, les fontes successives puis la sécheresse des mois d’avril et de mai causèrent un grand tort au développement de celle-ci..

Les autres saisons de 1829 furent plutôt pluvieuses et les récoltes furent, en conséquence, mauvaises.

« Des Ardennes, sur les bords de la Semois…2

Les pluies qui n’ont cessé de tomber par torrens pendant tout l’été semblent devoir influer défavorablement sur la santé des animaux domestiques de toutes espèces.

Les bestiaux n’ont consommés que des aliments aqueux sans substances, altérés.

[…].

Peu de fourrages ont été rentrés parfaitement secs. Ils ont été pourris, vasés ou emportés par des torrens de pluies, sur un grand nombre de points. Les prairie submergées, la récolte de regains a été insignifiante, pour ne pas dire nulle. Ceux qui ont pu être fauchés ont péris sur place, ou ont été rentrés humides: les trois quarts ont été perdus.

On se défait des bêtes à laine à tout prix, à cause de la rareté des fourrages, ou de leur mauvaise qualité, soit parce qu’elles sont atteintes de pourriture, ou en portent le germe. L’année 1829 a achevé, sous ce rapport, ce que l’année 1828 avait si malheureusement commencé.

Les marchés regorgent de bêtes à cornes maigres, efflanquées, pils hérissés, qui attestent la misère et la faim. On est forcé de s’en défaire à défaut de fourrage suffisant pour passer l’hiver. Mais point d’acheteur. Tous ont besoin de vendre ; personne n’achète.

Les porcs n’ont pas de prix. Les Français qui venait acheter nos poulains aux foires d’automne de Basbellain, Bastogne, Hamipré Neuf-Château ne se sont pas présentés cette année. Moins de fourrage et plus de bétail, telle est la position du producteur. Cet état menace nos contrées de nombreuses maladies contagieuses parmi le bétail. On assure que déjà les villes de Bastognie, Bouillon, les communes de Vance, Martelange et plusieurs autres, sont atteintes de ce fléau, dont on redoute, avec raison, l’extension. »

L’hiver 1829-1830 débuta dès la mi-novembre dans toute l’Europe et se prolongea jusqu’à la fin de février 1830. Les gelées furent très fortes à partir du 16 novembre et elles se prolongèrent jusqu’au 21 février. C’est donc un hiver intense pendant près de 4 mois avec près de 100 jours de gelée.

En plus du froid, la neige est souvent présente ; elle recouvre d’ailleurs toute l’Europe. La Belgique fut particulièrement touchée: il tomba, en certains endroits, plus d’un mètre de neige, même en plaine. Elle restera au sol consécutivement 54 jours en décembre et janvier.

Premières victimes: les pauvres…

Maison paysanne - 1920 - Coll. B.Jardon

Maison paysanne – 1920 – Coll. B.Jardon

Si le froid touche toutes les catégories de la population, il sévit surtout chez les pauvres gens. Dans la région de Vielsalm, les tourbières fournissent le combustible nécessaire pour passer l’hiver. La tourbe chauffe les masures des journaliers mais alimente également les foyers des cuisines. Or, très tôt, dans cet hiver 1829-1830, la neige empêcha toute exploitation et tout transport de ce matériau précieux, seul combustible accessible pour les non-propriétaires de bois.

De Vielsalm: «toute la campagne, depuis Warbaumont jusqu’aux Tailles […] sont couvertes de trois à quatre pieds de neige3. […] Les communications avec voitures d’un endroit à un autre sont tout-à-fait interceptées. Jamais la classe ouvrière, dans ce pays, n’a eu à souffrir une saison vigoureuse d’aussi longue durée… Les pauvres, faute de combustible, forcent leurs enfants à garder le lit, de jour, pour ne pas périr de froid; ils font cuire leurs pommes de terre avec de la paille; encore ce précieux légume est-il, presque partout, gelé, même dans les meilleures caves. Bloqués dans leurs cabanes, les paysans n’en sortent que forcés par la nécessité d’aller chercher un peu de bois dans les forêts, mais les gardes les suivent et verbalisent sans pitié contre des gens affamés et c’est bien au péril de leur vie qu’ils vont à la quête de quelques branches puisque les plus intrépides chasseurs n’osent se hasarder à traquer les bêtes nuisibles; aussi les sangliers assiègent-ils les villages à Odeigne, Malempré et les hameaux circonvoisins sont exposés aux incursions de ces voisins dangereux.»4

« Dura lex sed lex », on ne plaisante pas avec la loi dans le Grand-duché de Luxembourg: dans la forêt de Grünwald5, plusieurs personnes, surprises par les gardes-forestiers à récolter du bois, se rebellèrent et furent finalement arrêtés par la maréchaussée.

Bloqués chez eux, les ouvriers n’ont plus de travail non plus, donc plus de revenus. La famine s’installe dans de nombreuses régions. Le journal de la ville et du grand-duché de Luxembourg du 6 janvier 1830 rapporte :

« On lit dans le Courrier des Pays-Bas que la Société de lecture, de Bruxelles, a fait aux pauvres une distribution de treize cents pains.

Les moissons n’ayant été que fort médiocres en 1827 et 1828, la misère est à son comble dans plusieurs parties du royaume. On écrit au Noord-Brabander, des districts de Mass et Waal, en Gueldre, que partout l’eau couvre les terres à plus d’un pied6 de hauteur. Le bétail dépérit, et, à moins de prompts secours, un tiers de la population est menacée de succomber à la détresse ; malheureusement ceux qui aidaient les indigens sont eux-mêmes dans le besoin. ».

 Le gouvernement n’est pas insensible, cependant, à la situation. Le Courrier de la Sambre rapporte :

« Le ministre des finances vient d’adresser à tous les agents du fisc une circulaire dans laquelle il leur recommande la plus grande modération et les plus grands égards pour les contribuables ; il leur recommande aussi, lorsqu’il s’élève des difficultés sur la perception des droits, de consulter plutôt la loi que les arrêtés et les circulaires. »

Ch de Groux - Kaffeedose - 1857

Kaffedose – Charles de Groux – 1857

.…les paysans et les animaux

Le froid ne dérange pas que les humains ; il perturbe également les animaux.

« Samedi dernier, on a vu, sur les bords de l’Escaut, à Valenciennes, une grande quantité de cygnes. On ne peut expliquer l’arrivée de ces oiseaux, fort rares dans ce pays, que par la rigueur excessive du froid. »

Moins paisibles que les cygnes de Valenciennes, une grande troupe de loups traverse la Meuse gelée à Dinant le 16 janvier7.

La maladie des ovins, prédite en novembre par le Journal de la ville et du Grand-duché de Luxembourg de novembre, se vérifie :

« Une maladie commence à faire de grands ravages parmi les moutons sur plusieurs points de la province de Namur ; on l’attribue aux pluies continuelles de l’été passé. »8

Plus dramatique, à Pétange9, un éleveur, voyant dépérir ses moutons et ne pouvant leur procurer du fourrage de bonne qualité, abattit ses 213 bêtes et vendit leur viande à bas prix10.

Cette maladie, qui touche également les bêtes à grosses cornes est la « cachexie aqueuse » déterminée par les pâturages humides et fangeux Selon les experts de l’époque, la maladie avait pour cause les pluies continuelles de l’automne, une nourriture « trop aqueuse et relachante » et un hiver très froid avec une alimentation peu substantielle dans cette période.

Sur 85.000 bêtes à cornes que comportaient le arrondissement de Montmedy (Meuse) en 1830, 5.000 périrent de la cachexie aqueuse. A Verdun, 2.201 bêtes succombèrent sur 26.000 touchant d ‘abord les jeunes bêtes, puis les vaches et enfin les bœufs.11

Les débâcles des fleuves furent gravissimes12.

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1 Rappelons que le Grand-duché de Luxembourg couvrait, à l’époque, le Grand-duché actuel plus la province belge de Luxembourg ainsi que d’autres territoires à l’est de la Moselle. Les communes de Houffalize, Tavigny, Bastogne, Vielsalm et Gouvy faisaient donc partie du Grand-duché.

2 Journal de la ville et du Grand-duché de Luxembourg, samedi 21 novembre 1829

3 Soit de 0,90 à 1,20 mètre de neige

4 Journal de la ville et du Grand-duché de Luxembourg, mercredi 27 janvier 1830.

5 Au nord-est de la ville de Luxembourg

6 1 pied égale environ 30 cm.

7 Journal de la ville et du Grand-duché de Luxembourg, samedi 23 janvier 1830.

8 L’Eclaireur politique, journal de la province de Limbourg, Maestricht, 25 février 1830

9 Commune luxembourgeoise, juste à côté d’Athus

10 Journal de la ville et du Grand-duché de Luxembourg, samedi 30 janvier 1830.

11 Dictionnaire de médecine, de chirurgie et d’hygiène vétérinaires, Volume 1, L. H. J. Hurtrel d’Arboval, Ed. Ballières, 1838

12 Journal de la ville et du Grand-duché de Luxembourg, 13 février 1830.

 < article du 09.12.2013 >

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…Aux Pays-Bas du Nord

L’hiver 1829-1830 fut, avec celui de 1962-1963, le plus froid hiver enregistré depuis 300 ans. La température moyenne est de -3,1°C ; décembre fut le mois le plus froid.

Décembre : le gel s’installa pour 8 jours à partir du 2 décembre. Puis, le vent passant au sud, il plut alors que la température était juste au-dessus de 0°C, ce qui rendit les brouillards nombreux. Du 17 au 23 décembre, la température chuta à nouveau et la neige tomba. Le vent, du Nord-Nord-est, était très froid et il en résulta une série de 10 jours de gel. La température moyenne des 10 derniers jours de décembre fut de -6,6°C.

Janvier : commence avec un léger redoux, du brouillard et de la pluie mais, du 3au 28 janvier, il y eut une alternance de neige, de pluie, de brouillards et de gel. A partir du 28 janvier, le temps se refroidit jusqu’au 7 février et la température moyenne, pendant cette période, fut de -9,6 °C à Haarlem.

Le 8 février, le vent tourna au Sud, Sud-ouest et le dégel commença. Le reste du mois fut, jusqu’au 23 février, une alternance de pluie et de neige avec des températures négatives la nuit et légèrement positives durant le jour. Après le 23, il ne gela plus la nuit et la température la plus haute (8,3°C) fut relevée le 26 février à Haarlem.

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… en France

L’hiver 1829-1830 se traduisit dans le Languedoc et la Provence par d’abondantes chutes de neige. De nombreux voituriers disparurent dans cette neige dont l’épaisseur en Normandie dépassait 2 mètres. Cette neige préserva les récoltes dans tous les endroits où elle resta sur le sol, mais partout où elle fut balayée par le vent, les céréales furent gelées. Les oliviers, châtaigniers, mûriers et vignes périrent en grand nombre.

Amoncellement de glace sous les ponts de la Seine (1830)

Amoncellement de glace sous les ponts de la Seine (1830)

Entre le 12 et le 20 janvier, c’est le pic du froid. Le mercure descend régulièrement autour des -30 ° dans tout l’est de la France. On note ainsi -26,3° sur Nancy, -28,1° à Mulhouse (3 février). Mais ce froid est généralisé. On descend jusqu’à -19,8° sur Dieppe, -17,5° dans la capitale le 17 janvier, -15° à Toulouse le 29 décembre, -13° sur Avignon, -10,6° sur Bordeaux et même sur la Canebière à Marseille, le froid est intense avec -10,1° (28 décembre et 2 février).

Les canaux étant gelés, le marché de Lille subit une hausse énorme, augmentée des droits d’entrée sur les blés étrangers; en février 1830, la police signale plusieurs indigents morts de froid ; un tiers des ouvriers ont été renvoyés.

Dans le nord et dans l’est, des troupes de loups attaquent les villages.

« Plusieurs départements du nord et de l’est de la France sont infestés par une prodigieuse quantité de loups qui voyagent en troupe, et dont on pourrait suivre la trace en remontant jusque dans les forêts de Bohème et de Hongrie, d’où ils paraissent avoir été chassés par les neiges et par la faim. Toutes les populations se réunissent pour s’opposer à cette formidable invasion. 1»

Des loups encore, à Châteauroux, mais ceux-ci s’attaquèrent à un butin de qualité :

« …une diligence a été suivie par neuf loups affamés. Le conducteur effrayé a jeté des dindes aux truffes qu’il apportait de Périgueux mais elles disparaissaient avec la rapidité de l’éclair. Enfin, force a été d’abandonner à ces animaux furieux tout le chargement de dindes truffées, y compris les caisses ; à ce prix, le pauvre conducteur a pu continuer sa route.2»

« On écrit d’Auch3, 23 janvier : la rigueur du froid a frappé le bétail dans les étables : on y compte par plusieurs centaines les moutons et brebis qui ont succombé. La glace, ajoute-t-on, a pénétré dans le cœur des plus gros chênes : les trois quarts et demi de ces arbres se sont fendus depuis la base du tronc jusqu’à la cime. »4

Le 24 janvier, le Rhône emporte le pont d’ Avignon.

« Des lettres d’Avignon annoncent que le départ des glaces du Rhône, qui a eu lieu le 24, a causé de de très grands ravages. Le pont d’Avignon a éprouvé de graves avaries ; deux arches de celui de Villeneuve ont été emportées, et tous les moulins qui bordent cette partie du fleuve sont fracassés. »5

Et pourtant, on considère que la France fut moins touchée que des pays comme l’ Allemagne ou la Belgique.

Paris en hiver

Paris en hiver

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… en Allemagne

Les hivers des années 1827, 1828 et 1829 furent très durs en Allemagne.

L’hiver 1829-1830 fut l’hiver le plus froid enregistré avec une température moyenne de -6,6°C. Le froid dura 83 jours dont 72 jours de gel ininterrompus. Le froid descendit jusqu’à – 30°C.

1829 -1830 Große Kälte – Von Weihnachten 1829 bis Lichtmeß 1830 war eine große Kälte, so daß die Kartoffeln und die Äpfel selbst in den festesten Kellern erfroren sind6 ».

Grand froid – De Noël 1829 à la Chandeleur7 1830 connu un grand froid tel que les pommes de terre et les pommes furent gelées dans des caves les plus fermées.

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…en Autriche

Le Danube et ses affluents gelèrent dès le début des premiers froids et, très vite, le Danube ne devint plus navigable. Avec le dégel, le Danube envahit, fin février, la banlieue de Vienne. A cet occasion, 74 personnes périrent noyées.

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… en Suisse

L’est du Mittelland connu 72 jours de neige de novembre à mars. St Gallen connut 97 jours de neige. Le lac de Zürich et le Bodensee gelèrent en janvier; le Neuenburgersee en février.

Dans un extrait de ses notes ornithologiques datées de janvier 1830, le savant Louis Necker8 témoigne :

« L’hiver de 1829 à 1830 est le plus froid, le plus précoce et le plus long que j’ai encore vu et ceci dans toute l’Europe. A Genève, le lac a gelé le 25 décembre. Il n’y a point eu d’oiseaux cet hiver au marché; mais plusieurs loups se sont montrés dans les bois près de Chambésy et du Vengeron, et des oies sauvages à Genthod et à Versoix.»

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… en Angleterre

Hiver sévère en Angleterre également. Gel continu du 23 au 31 décembre, du 12 au 19 janvier et du 31 janvier au 6 février. La Tamise gèle de fin décembre à fin janvier. Certains endroits sont complètement bloqués. Le 25 décembre, on enregistre une température de -12° C à Greenwich.

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… en Italie

« Rome, le 16 janvier,9

L’hiver continue de se faire sentir avec un rigueur extraordinaire pour notre climat. Dans la nuit du 10 au 11, il est tombé deux fois de la neige, quoiqu’en petite quantité. Le 12, le froid a augmenté, la chute de neige a été plus considérable, et elle a été accompagnée de quelques éclairs et coups de tonnerre. »

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1 Journal de la ville et du Grand-duché de Luxembourg, samedi 9 janvier 1830.

2 Journal de la ville et du Grand-duché de Luxembourg, mercredi 6 février 1830.

3 Auch, ville du département du Gers, région de Midi-Pyrénnées.
4 L’Eclaireur politique, journal de la province de Limbourg, Maestricht, le jeudi 4 février 1830
5 L’Eclaireur politique, journal de la province de Limbourg, Maestricht, le jeudi 4 février 1830
6 Chronik von Hetzleshttp://www.hetzles.de/chronik.htm
7 La fête de la Chandeleur est fixée au 2 février.

8 Louis Albert Necker-de Saussure, (10 avril 1786 à Genève – 20 novembre 1861 à Portree en Écosse), est un naturaliste, géologue suisse, professeur de géologie et de minéralogie à l’Académie de Genève.

9 L’Eclaireur politique, journal de la province de Limbourg, Maestricht, le jeudi 4 février 1830

< Article du 10.12.2013 >

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Suite de notre saga sur cet hiver redoutable et meutrier qui eut, sans conteste, une influence sur les ouvriers du Canal de Bernistap-Hoffelt ainsi que sur les habitants du territoire.

Si aucune anecdote ou histoire concernant directement le canal et ses protagonistes n’a pu être relevée jusqu’à présent, les faits divers relevés ci-dessous donne une bonne idée de la pénibilité de cet hiver catastrophique.

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Faits d’hiver

Le froid engendra de nombreux drames et décès.

« Le 4 de ce mois, on a trouvé […] le nommé Pierre-Joseph Groeninck, âgé de 36 ans, mort dans sa cave. Il y avait allumé quelques charbons de bois, pour préserver sa récolte de pomme de terre, et y était resté, pour entretenir le feu ; mais le sommeil l’ayant surpris, il a été asphyxié. »1

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Au Grand-duché de Luxembourg, le 18 mars2

Le Journal de la Ville de Luxembourg relate un autre fait-divers tragique :

« Le 8 de ce mois, à huit heures du soir, M. le Bourgmestre de Vianden fut instruit qu’un homme avait été trouvé étendu par terre, dans le bois communal de cette ville. Ce magistrat envoya de suite sur les lieux le sergent de ville, accompagné d’un chirurgien et de quatre individus, pour donner, s’il y avait encore moyen, des secours. Mais malheureusement, il était trop tard. Le corps était celui d’un jeune homme, écrivain à Diekirch, Julien Léo, qui avait péri de froid. Il était parti de Vianden le 13 février, à dix heures du soir, pour se rendre à Bevels3, chez un de ses parens, et s’était égaré dans un chemin qui conduisait au bois communal, où il a été surpris par la rigueur de la saison. La justice a constaté les circonstances de cet événement ».

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En France à l’hospice des enfants trouvés de X…,, à Parthenay dans les Deux-Sèvres, en novembre et décembre 1829, 19 enfants sur 29 admis décédèrent dans le premier mois en raison d’« extrême froid ».4

Les Archives historiques et statistiques du département du Rhône5 relèvent les maladies résultantes des froids rigoureux et persistants de ce début d’année 1830 :

« Les affections de la poitrine ont été observées en très grand nombre : ainsi beaucoup de peripneumonies, de pleurésies et de pleuro-pneumonies ont été traitées. »

Asthmes, catarrhes pulmonaires, traitées parfois avec succès avec de la kinkina, névralgies, affections rhumatismales, scarlatines et infections des amygdales. Mais on remarqua aussi un grand nombre de congélations. La mortalité en janvier 1830 est bien plus grande que celle des années précédentes : on relève, pour la totalité de la ville de Lyon, 740 décès pour 444 l’année d’avant, soit 296 morts de plus qu’en janvier 1829; 360 de plus qu’en janvier 1828.

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Froid rigoureux et alcool sans modération ne font jamais bon ménage :

« Au commencement de l’année, »  raconte le journal universel des sciences médicales6, « des journaux ont rapportés que par un froid très-vif cinq soldats du 8ème Régiment de la Garde (2è Suisse) , qui venait de quitter la garnison d’Orléans pour aller à Paris, étaient morts avant d’arriver à la première étape. Ces malheureux avaient bu beaucoup d’eau de vie en faisant leurs adieux. »

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BAUDRY Stanislas (1780-1830)7

En février 1830, Stanislas Baudry se tire une balle dans la tête avant de basculer dans le canal Saint-Martin. Le drame a lieu quai de Jemmapes, devant les écuries de l’Entreprise Générale de l’Omnibus, compagnie dont il est le directeur. Triste fin pour l’inventeur du premier réseau urbain de transports en commun.

Stanislas Baudry est né en Loire Atlantique en 1780. Il entame des études de médecine qu’il délaisse pour s’engager dans l’armée. Pendant la Restauration, alors qu’il se retrouve colonel en demi solde à Nantes, il y achète une minoterie.

L'omnibus à trois chevaux de Baudry

L’omnibus à trois chevaux de Baudry

Le 30 janvier 1828, le préfet de police donne l’autorisation à Baudry d’ouvrir plusieurs lignes d’omnibus à Paris.

Promiscuité dans l'Omnibus !

Promiscuité dans l’Omnibus !

Malheureusement, victime de la concurrence (en 1830, 10 compagnies administrent 40 lignes à Paris), d’une gestion pas toujours heureuse de son capital et du terrible hiver 1829 qui fait grimper le prix du fourrage et tue les chevaux par centaines, Baudry se retrouve brutalement ruiné. Quelques jours avant de se suicider, il rédige son testament, destiné à être lu à ses associés :

« … une fatalité épouvantable s’est attachée à cette malheureuse affaire, et j’ai le chagrin, l’indicible tourment après m’être ruiné d’avoir compromis la fortune de plusieurs de mes amis. Je leur en demande pardon, mille fois pardon et je les prie même de croire que je ne pensais jamais faire une chose hasardeuse… ».

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Un remède souverain9

Tout, cependant, ne fut pas triste et dramatique ou portant à la mélancolie.

Bien sur, pour supporter cette vague de froid, il faut un expédient, un stimulant, un remède. Ce remède, c’était…le champagne.

« Avec le champagne l’ivresse, si ivresse il y a, n’est ni triste, ni grossière, ni vindicative ».

Le docteur Joseph Roques (1772 – 1850) en donnait un bon exemple lorsqu’en 1821, il écrivait ce qui suit dans sa Phytographie médicale10, àpropos des vins de Champagne:

« Ils rompent la monotonie et quelquefois l’ennui des repas qui se prolongent; leur couleur ambrée, leur éclat, leur mousse pétillante, leur parfum, tout cela excite les sens, donne une sorte d’hilarité qui se communique rapidement comme l’étincelle électrique. À ce mot magique de champagne, les convives engourdis, blasés par la bonne chère, se réveillent : cette liqueur vive, éthérée, charmante, agite tous les esprits; les hommes froids, graves, savants, sont étonnés de se trouver aimables ».

Quelques années plus tard, la Physiologie du vin de Champagne11donnait à son tour le témoignage suivant des prolongements bénéfiques de l’euphorie occasionnée par le champagne :

« Qui ne se souvient de l’affreux hiver 1829-1830? Une nuit de ce rigoureux hiver, un de nos plus ingénieux feuilletonnistes s’en allait à l’issue d’un véritable souper-régence dans un étal de toilette dont la légèreté semblait peu compatible avec la rigueur de la saison.

– Avez-vous froid ? lui demande un passant.

– Non, répondit M.E.B., mes précautions sont prises contre la gelée, j’ai revêtu un carrick12 intérieur.

– Parbleu donnez-moi donc l’adresse de celui qui vous habille… intérieurement?

– …, fabriquant de vin de Champagne, à Reims».

Paysage d'hiver près de Vordingborg - Johan Christian Dahl - 1829

Paysage d’hiver près de Vordingborg – Johan Christian Dahl – 1829

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1 L’Eclaireur politique, journal de la province de Limbourg, Maestricht, le vendredi 12 février 1830

2 Journal de la ville de du Grand-Duché de Luxembourg 18 mars 1829 – Attrape: il s’agit d’un fait divers de l’hiver précédent. Il est néanmoins symptomatique des danhgers hivernaux de ces années terribles.

3 Actuellement Bivels, à 4,4 km de Vianden

4 Recherches administratives, statistiques et morales sur les enfants trouvés … ,Adolphe-Henri Gaillard, Ed. t. Leclerc, 1837

5 Archives historiques et statistiques du département du Rhône, Barret, 1829

6 Journal universel des sciences médicales, Volume 58, 1830

8 D’où vient le nom omnibus ? A Nantes, les voitures de Baudry partaient de la place du Port-au-Vin (actuelle place du Commerce) devant la boutique d’un chapelier nommé Omnes dont le slogan était Omnes Omnibus – Omnes pour tous. Les usagers prirent rapidement l’habitude d’appeler les voitures du nom de cet arrêt. Le terme fut officiellement adopté par Baudry en 1827.

10 « Phytographie médicale: ornée de figures coloriées de grandeur naturelle, ou l’on expose l’histoire des poisons tirés du règne végétal, et les moyens de remédier a leurs effets délétères ; avec des observations sur les propriétés et les usages des plantes héroïques », Joseph Roques, 1821

11 « Physiologie du vin de Champagne par deux buveurs d’eau », Louis Lurine et Bouvier Editeur:  Desloges, Paris – 1841

12 Carrick: Redingote ou manteau à plusieurs collets superposés.

< Article du 11.12.2013 >

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Pour les pauvres.

Qui donne au pauvre prête à Dieu.

Dans vos fêtes d’hiver, riches, heureux du monde,
Quand le bal tournoyant de ses feux vous inonde,
Quand partout à l’entour de vos pas vous voyez
Briller et rayonner cristaux, miroirs, balustres,
Candélabres ardents, cercle étoilé des lustres,
Et la danse, et la joie au front des conviés ;

Tandis qu’un timbre d’or sonnant dans vos demeures
Vous change en joyeux chant la voix grave des heures,
Oh ! songez-vous parfois que, de faim dévoré
Peut-être un indigent dans les carrefours sombres
S’arrête, et voit danser vos lumineuses ombres
Aux vitres du salon doré ?

Songez-vous qu’il est là sous le givre et la neige,
Ce père sans travail que la famine assiège ?
Et qu’il se dit tout bas : « Pour un seul, que de biens !
À son large festin que d’amis se récrient !
Ce riche est bien heureux, ses enfants lui sourient.
Rien que dans leurs jouets, que de pain pour les miens ! »

Et puis à votre fête il compare en son âme
Son foyer où jamais ne rayonne une flamme,
Ses enfants affamés, et leur mère en lambeau,
Et sur un peu de paille, étendue et muette,
L’aïeule, que l’hiver, hélas ! a déjà faite
Assez froide pour le tombeau.

Car Dieu mit ses degrés aux fortunes humaines,
Les uns vont tout courbés sous le fardeau des peines ;
Au banquet du bonheur bien peu sont conviés ;
Tous n’y sont point assis également à l’aise,
Une loi, qui d’en bas semble injuste et mauvaise,
Dit aux uns : Jouissez ! aux autres : ENVIEZ !

Cette pensée est sombre, amère, inexorable,
Et fermente en silence, au coeur du misérable.
Riches, heureux du jour, qu’endort la volupté,
Que ce ne soit pas lui qui des mains vous arrache,
Tous ces biens superflus où son regard s’attache ;
Oh ! que ce soit la charité !

L’ardente charité, que le pauvre idolâtre !
Mère de ceux pour qui la fortune est marâtre,
Qui relève et soutient ceux qu’on foule en passant,
Qui, lorsqu’il le faudra, se sacrifiant toute,
Comme le Dieu martyr dont elle suit la route,
Dira : Buvez, mangez ! c’est ma chair et mon sang !

Que ce soit elle, oh ! oui, riches, que ce soit elle
Qui, bijoux, diamants, rubans, hochets, dentelle,
Perles, saphirs, joyaux toujours faux, toujours vains,
Pour nourrir l’indigent et pour sauver vos âmes,
Des bras de vos enfants et du sein de vos femmes
Arrache tout à pleines mains !

Donnez, riches ! L’aumône est soeur de la prière,
Hélas ! quand un vieillard, sur votre seuil de pierre,
Tout roidi par l’hiver, en vain tombe à genoux ;
Quand les petits enfants, les mains de froid rougies,
Ramassent sous vos pieds les miettes des orgies,
La face du Seigneur se détourne de vous.

Donnez ! afin que Dieu, qui dote les familles,
Donne à vos fils la force, et la grâce à vos filles ;
Afin que votre vigne ait toujours un doux fruit ;
Afin qu’un blé plus mûr fasse plier vos granges ;
Afin d’être meilleurs ; afin de voir les anges
Passer dans vos rêves la nuit.

Donnez, il vient un jour où la terre nous laisse.
Vos aumônes là-haut vous font une richesse,
Donnez, afin qu’on dise : Il a pitié de nous !
Afin que l’indigent que glacent les tempêtes,
Que le pauvre qui souffre à côté de vos fêtes,
Au seuil de vos palais fixe un oeil moins jaloux.

Donnez ! pour être aimés du Dieu qui se fit homme,
Pour que le méchant même en s’inclinant vous nomme,
Pour que votre foyer soit calme et fraternel ;
Donnez ! afin qu’un jour, à votre heure dernière,
Contre tous vos péchés vous ayez la prière
D’un mendiant puissant au ciel.

Janvier 1830 – Victor HUGO.

V_Hugo

Références

Mémorial de la météorologie nationale par M. GARNIER (1967),

http://www.alertes-meteo.com/vague_de_froid/hiver-1800-1900.php

http://clubdesambassadeursdewazemmes.over-blog.com/article-l-hiver-1829-1830-116434458.html

http://www.liberation.fr/evenement/1996/12/30/et-ce-n-est-rien-compare-a-l-hiver-1830_189931

http://lewebpedagogique.com/hberkane/le-contexte-politique-et-social-en-1830-les-trois-glorieuses/

http://stephaneherens.com/lieux/rixensart/rixensart-histoire-village.html#Calamités

« Les temps de la faim », blog Herseaux Ballons : http://quartierballons.canalblog.com/archives/2009/06/14/14071127.html

TORFS Louis, « Fastes des calamités publiques survenues dans les Pays-Bas et particulièrement en Belgique », Casterman, 1859.

« Vagues de froid, l’hiver 1829-1830 », L’almanach de la météo :http://almanach.meteo01.fr/articles.php?pg=145&lng=fr

« La météo d’avant 1900 en Belgique et pays limitrophes »; forum de Meteo Belgique; http://www.forums.meteobelgium.be/index.php?showtopic=9351

http://www.maisons-champagne.com/bonal/pages/13/06-01

http://hladik.at/bauinfoalpin/pdf/04.pdf

http://www.metheo.ethz.ch/extremwinter.html

http://ungedanken.bplaced.net/wetterberichte

http://www.meteolink.nl/weerhistorie/tabellen/1830/1830.htm

http://www.netweather.tv/index.cgi?action=winter-history;sess=

http://hoocher.com/John_Christian_Dahl/John_Christian_Dahl.html

http://ge.ch/noms-geographiques/voie/geneve/chemin-du-saut-du-loup

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